Après
la déconfiture du Parti républicain et du Front
républicain pour l'indépendance, je suis marqué
au fer rouge. D'autant plus que j'ai un trou de 15 mois
dans mon CV. Pas facile à expliquer quand on se cherche
un emploi.
Qu'importe, c'est d'abord aux hommes d'affaires Canadiens
français que je m'adresse. Mais je réalise rapidement qu'il
n'y a rien à attendre de ces «patriotes» sans conviction
dont la seule ambition est de tenter de tirer le plus d'avantages
possibles du regain nationaliste, sans s'afficher
ouvertement et sans faire de remous. Les portes
se ferment dès que je tente de leur expliquer que le trou
dans mon CV correspond à ma période de militantisme pour
la cause de l’indépendance.
Le Vietnam
Coincé,
j’oriente mes recherches du côté des États-Unis. En moins
de temps qu’il n’en faut, je déniche un emploi dans la région
de Boston, comme directeur d’un laboratoire spécialisé dans
le développement du filtre micronite pour le compte
d'un grand manufacturier de cigarettes. C'est l’exil! Mais,
soudainement, je reçois une lettre de mon futur employeur
m’annonçant que, si jamais j'étais mobilisé pour la guerre
du Vietnam, j’allais
pouvoir réintégrer mon poste au moment de ma démobilisation.
Tout un choc et toute une déception! Et comme je n’avais
pas du tout envie de faire un détour par le Vietnam pour
occuper le poste qu'on m'offrait, c'est au Québec que je
reprends mes recherches pour un emploi.
Pierre Laporte
En lisant le journal La Presse, j’apprends
qu’on cherche du personnel à la Régie d’épuration des eaux
du Québec. Je connais bien le président de la Régie, le
Dr Gustave Prévost, pour avoir travaillé avec lui au moment
où j'étais chargé de l'aménagement d'un des clubs de chasse
et pêche de la CIP, en Mauricie. Pour le Dr Prévost,
je suis le candidat idéal. Il est prêt à m’embaucher, mais
il ne peut pas le faire sans obtenir l’autorisation des
autorités politiques. Avec mon passé séparatiste, croyait-t-il,
j'avais de fortes chances d'être refusé.
Le Dr Prévost me suggère de prendre les grands
moyens. Rien de moins que de rencontrer le ministre responsable
de la Régie d'épuration des eaux et d'avoir une franche
discussion avec lui. Le ministre en question, Pierre
Laporte, a le pouvoir de me blanchir et de faire de moi
un homme nouveau. Avec son imprimatur, ce ne serait plus
qu’une question de routine pour faire approuver ma candidature
par la Fonction publique.
Je voyais cette rencontre comme une montagne. Je ne
pouvais même pas commencer à m'imaginer comment j'arriverais
à le rencontrer quand un vieux copain du RIN Québec qui
le connaissait bien, m'offre de l’appeler et de plaider
ma cause. Selon lui, mes chances d’obtenir le rendez-vous étaient d'autant plus élevées que, heureux hasard, je venais
tout juste de déménager à Boucherville, en plein coeur de
la circonscription électorale du ministre Laporte!
Enfin, Pierre Laporte me reçoit à son bureau à Québec.
Tout
se déroule comme sur des roulettes. À ma grande surprise, la conversation s’oriente immédiatement
vers les problèmes de pollution des eaux. Pas un mot sur
le nationalisme. Pas un mot sur le séparatisme.
Vingt minutes
plus tard, j’ai la bénédiction de Pierre Laporte. J’avoue avoir été agréablement surpris par la grande
ouverture d’esprit de cet homme. Ouvrir aussi facilement
la porte à un farouche indépendantiste de la première heure
alors que les bombes du FLQ font encore des ravages au Québec,
ce n’était pas l'évidence même. Je lui en ai toujours été
reconnaissant. Sa mort,
dans les conditions tragiques que l'on sait, m’a beaucoup
affecté.
Nouveau combat
Et
c’est ainsi que le 1er mai 1964, je me présente au bureau
de la Régie d’épuration des eaux, boulevard Crémazie, où
le Dr Prévost m’attend avec un sourire rayonnant.
Par ses travaux, alors qu'il dirigeait l'Office de
biologie du Québec et les vigoureuses campagnes antipollution
qu'il menait sur tous les fronts depuis 1950, le Dr Prévost
était une vedette dans son créneau. Il était le seul au Québec
à faire ouvertement campagne contre la pollution, par le biais d'un organisme
qu'il avait lui-même fondé, la Ligue antipollution, laquelle
lui servait de support pour alerter la population. Sa stratégie
s'est révélée très efficace.
Dans un premier temps, il effectuait des relevés sur
les grands cours d'eau, tirait des conclusions et, fort
de son matériel, envahissait la presse parlée, écrite et
télévisée. Dans ses messages clairs et directs, le Dr Prévost
mettait les politiciens en cause, les invitant à prendre
leurs responsabilités. Il tentait aussi, par des conférences
et autres moyens, de rallier l'opinion publique à sa cause
et de mobiliser des groupes de citoyens qui prolongeraient son action.
Durant 15 ans, seul sur la barricade, il a joué un rôle
d'éveilleur et rendu les gens conscients de leur environnement.
En 1960, on le nomme président de la Régie d'épuration des
eaux.
Je me considère privilégié de travailler pour un homme
de la trempe du Dr Prévost qui a toujours su placer les intérêts des
citoyens et de l'environnement au-dessus des siens. Même
retraité, il a poursuivi son combat contre la pollution
avec la même ferveur et le même dévouement.
Exit la Régie d'épuration
des eaux!
Quelques
semaines après avoir été recruté pour travailler à la
Régie d'épuration des eaux, elle est soudainement dissoute
et remplacée par la Régie des eaux, tout court. Je n'ai jamais su pour
quel motif on avait biffé le mot «épuration» mais j'ai pensé
qu'une Régie
«d'épuration» pourrait, un jour, devenir menaçante pour
les politiciens qui préfèrent habituellement s'entourer
d'eunuques bien dociles. La castration des esprits est une
pratique courante dans la Fonction publique québécoise. En castrant
la Régie d'épuration des eaux, c'est le Dr Prévost
que l'on visait! Génétiquement modifiée, la nouvelle Régie
était maintenant condamnée à tourner en rond.
Au sein de la nouvelle Régie, mon travail
consiste à rencontrer les plaignants dans leur milieu,
à discuter de leurs problèmes, à effectuer des constats
et
à revenir au bureau pour rédiger une multitude de rapports suivis des sempiternelles
recommandations. Habitué à l'effort, je ne comptais ni mon
temps ni ma peine, parcourant sans arrêt toutes les routes
du Québec.
Formé à la grande entreprise, mon rythme de travail
détonnait à la Régie des eaux où le moindre geste
doit être économisé.
Je ne refusais jamais une mission. En peu de temps, la montagne
de plaintes et de doléances de toutes sortes qui s'accumulaient
sur le bureau du Dr Prévost a complètement fondue.
Avec les confidences des citoyens de tous les milieux,
je plonge au coeur des problèmes de pollution au Québec.Tout
en me familiarisant avec la géographie d'un Québec pollué,
je profite de mes moments libres
pour lire, me documenter et dévorer une foule de magazines
et d'ouvrages spécialisés. Sur le terrain, dans le feu de
l'action, j'apprends mon métier de défenseur de l'environnement,
contrairement aux autres fonctionnaires cantonnés dans leur
bureau.
Les enquêtes, l'analyse des plaintes, les rapports
sont, pour moi, la partie facile de ma tâche. L'autre
partie, difficile à avaler, a été de découvrir que mes rapports
s'empilent sur les tablettes des autorités, à Québec.
Rien ne bougeait. Certains
jours, j'ai carrément l'impression
de trahir les citoyens. Ce premier contact avec la proverbiale inefficacité
de la Fonction publique a été très difficile à digérer.
Ayant travaillé douze ans au sein de l'entreprise privée,
je ne pouvais m'empêcher d'établir les différences, de comparer.
Quel choc!
Dans un gouvernement, le scénario est toujours
le même. On crée un organisme, on nomme un
président, on l'encadre avec des créatures politiques, on
bloque ses initiatives et on lui coupe subtilement les
vivres. L'idée, c'est de s'assurer que l'organisme en question
ne va pas se mettre à donner des résultats et à forcer la
main du gouvernement.
Après lui avoir enlevé SA
Régie d'épuration des eaux, les pontifes de Québec
se démenèrent
maintenant comme des diables dans l'eau bénite pour rendre
la nouvelle Régie des eaux inefficace. Façon astucieuse
d'avoir la tête du Dr Prévost dont le seul tort a été d'avoir
pris son rôle au sérieux. Mes rapports sont pris dans
cet engrenage.
Un bon matin, au déjeuner, alors qu'il lit Le Devoir en prenant
son café, le Dr Prévost a la surprise de lire qu'il a
démissionné. Politique oblige: son parrain et protecteur
politique était mort quelques semaines plutôt! Le Dr Prévost
ayant été
«liquidé»; je sens que mes jours à la Régie sont comptés.