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III. Dans l'action


En juin 1962 s'annonce un grand rassemblement à Trois-Rivières: le congrès annuel de la Société Saint-Jean-Baptiste. Il s'agit d'un événement régional et tout le gratin nationaliste de Trois-Rivières et des campagnes environnantes profite de l'occasion pour faire le point sur l'avancement ou le recul de la cause du Canada français.

René Lévesque
Le RIN Mauricie s’attend à ce que la Société profite de ce congrès pour mettre fin à sa lutte traditionnelle pour une refonte de la constitution canadienne et épouse la cause de l'indépendance. Parallèlement, ce congrès offre au RIN Mauricie une excellent occasion de signaler sa présence, d’autant plus que le conférencier invité n'est nul autre que René Lévesque, alors en pleine campagne pour la nationalisation de l’électricité! Mais René Lévesque n’ést pas un indépendantiste, il faut le rappeler. Il déteste ceux qu'il appelle avec mépris, les «séparatistes», et il ne se gêne pas pour les fustiger publiquement. Le congrès de la Société Saint-Jean-Baptiste allait de nouveau lui donner l’occasion de s'en prendre aux indépendantistes.

Lettres ouvertes
Pour préparer le RIN Mauricie à la venue du congrès, j'adresse une lettre ouverte à la Société Saint-Jean-Baptiste dans le numéro de mai de Libre Nation. Marcel Chaput fait de même. Ma lettre rappelle que la refonte de la constitution canadienne ne peut se faire sans l’approbation des neuf provinces anglaises et réclame de la Société qu’elle décide, une fois pour toutes, entre «la pleine liberté ou une demie liberté».

Marcel Chaput, lui, n'y va pas de main morte. Il prédit que, à défaut de prendre carrément position pour l’indépendance du Québec, la Société Saint-Jean-Baptiste «sera déchue de son rang de société nationale et ses chefs porteront devant l’histoire la responsabilité d’avoir entravé par leur immobilisme, la libération de la nation canadienne française». Rien de moins!

Chaput prend le mors aux dents
Le grand jour est arrivé! Au moment d'entrer dans la salle, à l’ouverture du congrès, congressistes et invités d’honneur sont encadrés d'une meute de séparatistes qui les inondent de documentation sur l’indépendance du Québec, au son des clairons des majorettes spécialement invitées par la Société Saint-Jean-Baptiste pour sonner la charge et galvaniser les troupes. Fraîchement débarqué d'une tournée aux États-Unis, le corps de majorettes arbore fièrement un drapeau américain, cadeau de nos voisins du Sud remis en guise d'appréciation. C’est donc sous les couleurs du drapeau américain que les majorettes claironnent leur bonheur d’être Canadiennes françaises, en plein congrès de la Société Saint-Jean-Baptiste!

Il n’en fallait pas plus pour que Marcel Chaput prenne le mors aux dents et plonge dans les rangs du corps de majorettes pour leur arracher leur drapeau. Durant l'escarmouche, le gros tambour est défoncé! Plus de drapeau! Plus de grosse caisse! Les majorettes plient bagages!

À la fin du banquet, on invite René Lévesque à adresser la parole aux congressistes. Le conférencier, un exemplaire du journal Libre Nation en main, en profite pour passer quelques remarques désobligeantes sur les «séparatistes». Debout en arrière de la salle, Marcel Chaput fulmine. À la stupéfaction des congressistes, il traverse la salle d'un pas volontaire, se rend près du micro et, au nom de la nation canadienne française, il exige des excuses publiques de René Lévesque.

Le pauvre président de la Société Saint-Jean-Baptiste se précipite à son tour au micro pour éteindre le feu et calmer les esprits.

Compte tenu du rôle important qu'il a plus tard joué dans le gouvernement Lévesque, il est intéressant de noter que le journaliste du quotidien Le Nouvelliste qui couvrait l'événement, n'était nul autre que Gérald Godin.

Donald Gordon
L’activisme a toujours occupé une large place dans les activités des indépendantistes de la Mauricie. Pour faire avancer la cause, notre stratégie préférée était de frapper l’imagination de la population par de retentissantes actions sur la place publique, chaque fois qu’on pouvait exploiter un événement à notre avantage.

Et voilà que Donald Gordon, président du Canadian National Railways (CNR), nous offre une occasion en or de mettre notre stratégie à l’épreuve. Il vient tout juste d’insulter les Canadiens français en affirmant qu’ils n’ont pas la compétence voulue pour devenir vice-président d’une grande entreprise pancanadienne. Il est le premier à subir nos attaques. En son honneur, s’organise une première manifestation au centre-ville de Trois-Rivières. Et me voilà en pleine rue Des Forges, marchant sous le drapeau du Québec avec un imposant groupe de partisans. L'effigie de Donald Gordon et son cercueil sont au coeur de la manifestation.

C’est une première à Trois-Rivières! Peu habitués aux remous sociaux, les policiers de cette petite ville perdent rapidement les pédales lorsque la tête en feu du mannequin de Gordon atterrit dans leurs rangs. Et c’est en coeur qu’ils se mettent à hurler des «ramassez-moi c’tête-là» à répétition. Comme si on pouvait ramasser une tête en feu!

Ce genre d’accrochage tournait généralement à notre avantage. Nous étions toujours assurés de la sympathie de la population et de nos fidèles alliés des postes de radio, dont Roger Drolet. Nous pouvions compter sur lui pour user de son influence auprès du maire Mongrain, de Trois-Rivières, pour adoucir les coups, lorsque les autorités de la ville perdaient patience.

En avril 1963, j'écris un auticle pour commenter la manifestation Gordon. Le texte est publié à la une de Libre Nation. Voici les deux derniers paragraphes:

«Les jours qui suivirent la manifestation furent des jours de protestation. Nous avons nettement l’impression que le maire Mongrain et le chef de police en ont eu pour leur argent. Des centaines de citoyens et de pères de famille protestèrent vivement contre cet emprisonnement massif de jeunes étudiants de bonnes familles qui, après tout, ne faisaient qu’exprimer une opinion, à leur manière! On ne peut blâmer ces jeunes d’être extrêmement désappointés de l’héritage que la génération précédente leur a laissé: un Québec plus anglais que français, fichu dans un sacré pays où ils se sentent étrangers.

Que les «bien assis» prennent bien garde, car les jeunes patriotes d’aujourd’hui en ont plein leur casque. Dans ces conditions mieux vaut canaliser leur énergie en vue de les aider à se bâtir un Québec bien à eux et bien français plutôt que de tenter d’écraser leurs sentiments nationalistes par la brutalité. L’incident de Trois-Rivières devrait servir d’exemple à tous ceux qui, pour ne pas être dérangés dans leur petite quiétude, ferment les yeux sur le problème national des Canadiens français».

La réaction
Il n’était pas très courant de voir un employé de la Canadian International Paper participer à une manifestation nationaliste. Et à ce titre, je ne suis pas sans réaliser que ma présence à la tête d’une meute de «séparatistes», en plein centre-ville, devait pour le moins intriguer la haute direction de la compagnie. D’autant plus que Libre Nation, qui me servait de tribune pour lancer mes appels à la «révolution» était vendu à la porte de l’usine.

Malgré ces «frasques», c’est le calme plat à l’intérieur de l’usine et je continue de produire mes 300 tonnes de pâte à papier par jour. Mais tout ça me fait beaucoup réfléchir. Je pense à mon avenir. Pris dans le tourbillon du nationalisme, je vois déjà venir le jour où j'aurai à choisir entre mon poste à la CIP et la cause de l'indépendance. Je vois ça d’abord comme une question d’honnêteté envers la compagnie, où je suis bien traité et, aussi, comme une question de priorité pour moi. Je me dis que je ne pourrai pas continuer encore bien longtemps à fabriquer de la pâte à papier alors qu’il y a un Québec à bâtir.

La révolution
Après la manifestation de Trois-Rivières, la «carrière» de Gordon-le-mange-canayen est loin d’être terminée. Jean-Marie Cossette, propriétaire de l’hôtel De Lanaudière, renommé pour être un véritable repaire de «séparatistes», nous invite à frapper de nouveau à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Le mannequin de Gordon est pendu haut et court à deux pas de l’hôtel de Jean-Marie, près de la rivière Saint-Anne, en plein coeur du royaume des «p'tits poissons des chenaux».

Nous avions, évidemment, pris soin de bloquer le chemin du Roy, quelques heures avant la pendaison, afin de piéger le plus grand nombre possible de promeneurs du dimanche et grossir la foule de manifestants. Coincés dans leurs véhicules, quelques centaines d'inoffensif «touristes» ont ainsi contribué, bien malgré eux, à nous assurer une arrivée spectaculaire dans Sainte-Anne-de-la-Pérade.

En voyant cette meute de patriotes débouler dans leur paisible petit village, les citoyens de Sainte-Anne-de-la-Pérade, cachés derrière les rideaux de leurs fenêtres, croient vraiment que la révolution est arrivée. D’autant plus que Jean-Marie Cossette, installé à l’intérieur d’une camionnette équipée de haut-parleurs, fait le tour du village pour inviter les citoyens à sortir de leurs demeures et se joindre à la révolution.

Mais un sérieux pépin survient au moment de jouer L’Internationale, l’hymne révolutionnaire qui devait accompagner la grande rébellion. N’ayant pas été informé du scénario, le propriétaire de la camionnette fait jouer du Elvis Presley!

Le soir, au moment du banquet, Marcel Chaput en profite pour mener une mémorable charge contre les colonialistes, les «aplatventristes» et les «bonententistes», tout en tirant quelques bordées dans les flancs des anglais, bien sûr! J’en avais la chair de poule!

Admirablement bien couverte par les médias, la manifestation de Sainte-Anne-de-la-Pérade a fait franchir un pas de géant à la cause de l’indépendance. Pour de plus en plus de Canadiens français, l’indépendance du Québec est en train de devenir une chose réalisable. Thank you, Mr Gordon!

Les peintres libérateurs
En dehors des manifestations, l’activité la plus percutante est celle des peintres libérateurs. Organisés en commandos, c’est à grands coups de pinceaux qu’ils peignent régulièrement des Québec libre sur les murs des édifices publics. Ils travaillent de nuit, ce qui ne manque pas d’impressionner encore plus la population. D’autant plus qu’à chaque séance de «vernissage», Le Nouvelliste, dans des éditoriaux à tout casser, pourfend «les étrangers qui viennent salir notre ville».

Puis un jour, le vase déborde. Un Québec libre apparaît soudainement sur le soubassement de l'église Saint-Sacrement, et un autre sur un monument sacré, le monument marial, érigé en l’honneur de la Vierge Marie à l'entrée de la ville de Trois-Rivières!

Du jour au lendemain, les opérations de barbouillage des «étrangers» deviennent des sacrilèges. Rien de moins! Le Nouvelliste reprend du service et mène sa plus mémorable charge contre les séparatistes et les étrangers, en y ajoutant les athées, bien sûr, qui veulent sortir le bon Dieu de nos écoles! Les nerfs sont à fleur de peau! D'autant plus qu'on annonce une vaste enquête policière pour mettre la main sur les profanateurs. Je n’ai jamais su qui étaient les auteurs de ces magnifiques fresques sacrilèges. Juré craché!

Les premiers sillons
Malgré certains aspects négatifs, nos activités attirent de plus en plus l’attention des Canadiens français de la Mauricie. La cause de l’indépendance ne laisse plus personne indifférent. On en parle; on se questionne. Le climat favorise les discussions, les réunions, les assemblées de cuisine et le contact direct avec la population. Avec l’activisme comme toile de fond, il est plus facile de remplir une salle et d’inciter les Canadiens français à marcher résolument vers leur destin: un Québec libre et français en terre d'Amérique.

C'est dans ce contexte que je loue une petite salle au Château de Blois, le mercredi soir, où je harangue la foule pour défricher les esprits. Au début, je l’avoue, les assistances sont plutôt modestes: Jeanne (mon épouse) et Édith (ma belle-soeur) forment l’unique auditoire. Qu’importe! Grâce à une ténacité peu commune et à une surdose de convictions, le RIN Mauricie recrute près de 1500 membres dans un temps record. L'indépendance approche!

Mission spéciale
Pendant que je m’égosille au Château de Blois, Jean-Marie Cossette part en mission dans les hôtels de campagne de la Mauricie. Armé d’un courage à toute épreuve, il s’adresse à des auditoires quasi comateux, les yeux rendus vitreux par une trop grande consommation de «grosses molles», c'est-à-dire la bière Molson grand format très populaire à l'époque. Un soir, à Deschambault, une fois les discours terminés, je décide de faire un petit sondage dans la salle, histoire de voir si les réactions sont positives. Interrogé sur ce qu’il pense de tout ça, un des membres de l'auditoire me fait savoir qu’il est bien d’accord: il a toujours été pour l’indépendance du Canada!

Bisbille au RIN
Tout ne va pas comme sur des roulettes entre Chaput et le RIN central. Chaput crée de sérieux remous lorsqu’il annonce son intention de se porter candidat dans Bourget, lors des élections provinciales de 1962, alors que le RIN n’a pas encore pris la décision de se transformer en parti politique.

Dans Libre Nation, j’écris un éditorial qui résume bien la situation:

«Deux bombes coup sur coup au RIN. Marcel Chaput, le Chef du mouvement annonce qu‘il brigue les suffrages dans Montréal-Bourget et quelques jours plus tard il démissionne de la présidence du RIN parce que, dit-il, le mouvement n‘est pas encore un parti politique. Que se passera-t-il maintenant? Dans Montréal-Bourget la démission ne semble pas avoir refroidi l'ardeur des chaputistes. Il se fait là un travail du diable qui prouve que le RIN a des ressources qui permettent d’espérer qu’un jour viendra où le Québec sera libre. Des roulottes ont été mises à la disposition des organisateurs et de coin de rue en coin de rue les gens sont admis à l’intérieur et reçoivent une bonne dose de «lucidité». Chose certaine, Marcel Chaput, qui en est à sa première bataille sur le plan politique, pourra se roder et mettre sa technique au point. Advenant le cas où le RIN passerait à la politique, il est certain que les 96 candidats qu'il présenterait en 1966 ne pourraient que profiter de cette expérience. Mais qu’adviendra-t-il du RIN au congrès national du 20 et 21 octobre? De source sûre, nous avons appris que la majorité des membres favorisaient la transformation en parti politique. Il se peut donc et il est même presque certain que Marcel Chaput posera alors sa candidature comme chef du parti. S'il était élu, il ferait d'une pierre deux coups, car en plus de reprendre les rênes du RIN, il se serait automatiquement gagné l’appui de la majorité pour sa candidature de Montréal-Bourget. D’ailleurs, les quelques «grands» du RIN que nous avons contactés semblent devoir tous se rallier à cette idée, car à la haute direction, on estime que «Chaput, c’est le RIN» et qui plus est, il est le symbole même de l’indépendance. Bien entouré, il est présentement le seul homme qui pourrait rallier tous les Canadiens français autour de l’idée de l’indépendance. Marcel Chaput, par son sérieux, son calme, sa logique, est bien vu des milieux financiers canadiens français».

Aujourd'hui, je vis à Montréal, dans la même circoncription électorale, une circonscription historique puisqu'elle a aussi été celle de Camille Laurin. C'est dans Bourget que s'est jouée une grande partie de l’avenir du mouvement indépendantiste au Québec.

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