En 1960, je suis toujours à la CIP. C'est le grand bouillon de la Révolution tranquille,
et tout bascule
pour moi. Du jour au lendemain, ma vie est sérieusement
perturbée. Je ne me souviens plus exactement dans quelles
circonstances, mais voilà que je tombe sur quelques numéros
de La Laurentie, une revue indépendantiste publiée par Raymond Barbeau, fondateur de l'Alliance-Laurentienne.
C’est l’étincelle!
Au fur et à mesure de mes lectures, je réalise que
le peuple Canadien français auquel je m’identifie est le
véritable peuple fondateur du Canada. Voilà que s'exprime
différemment ma fierté d'être Canadien français. Raymond
Barbeau pique ma curiosité. S'ouvrent alors les portes
de l'écluse. Je me rue sur tout ce que je peux trouver de
livres sur les débuts de la colonie, le drame de la «conquête»,
la rébellion de 1837 et les relations tortueuses entre Canadiens
français et Canadiens anglais. Je cherche désespérément
à en savoir plus!
La naissance d'un patriote
À partir de ce moment-là, toutes les nouvelles de
la presse écrite et parlée concernant l'avenir du Québec
— qui me laissaient indifférent auparavant — ne tombent
plus dans l'oreille d'un sourd. Elles me donnent le goût
de l'engagement. Je lis, je réfléchis, j’enrage même, parfois,
en écoutant l’actualité. Je suis devenu un patriote!
Ma première démarche vise à passer mon coin de pays,
la Mauricie, au peigne fin pour recruter d’autres patriotes.
Pour me faire connaître et afficher mes couleurs, j’écris
une lettre incendiaire que le quotidien Le Nouvelliste
publie dans le courrier des
lecteurs. La réaction ne se fait pas attendre! Je recrute
rapidement trois patriotes au téléphone. Ils deviendront mes plus ardents et farouches
compagnons de combat: Jacques Dupont (aujourd'hui décédé),
Jacqueline Wanner qui nous a quittés pour l’Australie et
Jean-Marie Cossette avec qui je suis toujours en contact.
Gilles Toupin et Jean-Luc Dion viendront se joindre à nous
un tout petit peu plus tard. Je ne suis plus seul!
Le RIN
Un jour, par la voix des médias, j’entends parler
du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Ça
m’intéresse! On annonce que le RIN se propose de tenir une
réunion à la salle du Gésu, à Montréal. Je ne veux pas rater
une si belle occasion de rencontrer d'autres indépendantistes.
Je prends la route pour Montréal et c'est au Gésu que je
rencontre Marcel Chaput pour la première fois. Il est biochimiste et je suis chimiste;
nous avons déjà beaucoup en commun. C’est une sorte de coup
de foudre spirituel! Dès mon retour en Mauricie, débordant d’enthousiasme,
je fonde le chapitre RIN Mauricie.
Marcel Chaput
Je
profite de l'occasion pour rappeler que c'est grâce à Marcel Chaput, bien
plus qu'à Pierre
Bourgault, si l’indépendance est rapidement devenue une
cause crédible au Québec! Un jour que Marcel Chaput doit se rendre à
Québec pour prononcer une importante conférence, ses
supérieurs à la Défense nationale (Ottawa) lui interdisent
le déplacement. Il n’en faut pas plus! Chaput quitte immédiatement
son emploi et se rend à Québec. Fortement médiatisée cette
fracassante démission place le mouvement pour l’indépendance
du Québec dans les premières pages de tous les journaux.
Marcel Chaput devient alors une véritable vedette et l’invité
privilégié de nombreuses émissions de radio et de télévision.
Son livre, Pourquoi je suis séparatiste, se vend comme
des petits pains chauds et devient rapidement «la bible
de tous les indépendantistes».
Le titre du livre, Pourquoi je suis séparatiste,
ne fait pas l'affaire de tout le monde chez les indépendantistes
et Marcel Chaput a souvent à l'expliquer. Le mot «séparatiste»,
il faut le dire, fait plutôt partie du vocabulaire des ennemis
de l'indépendance. Pour nos adversaires, ce mot, chargé
de mépris et encore à l'honneur de nos jours, sert surtout
à donner une image négative des partisans de l'indépendance,
pour qui, l'indépendance du Québec est plutôt une prise
en charge qu'une séparation. Ajoutons qu'il est aussi
pratique courante
dans le monde de l'édition, à moins qu'il s'agisse d'une
publication à compte d'auteur, que l'éditeur choisisse le
titre du livre et non pas l'auteur. C'est ce qui est arrivé au titre du livre de Marcel
Chaput.
Pourquoi je suis séparatiste
Dans ce livre, une phrase me touche plus particulièrement.
Marcel rappelle que les Canadiens français qui travaillent
dans la grande industrie doivent, en entrant à l'usine,
accrocher leur français
à une patère pour ne le reprendre
qu'à leur sortie de l'usine, le soir venu. C’est ce que je vis quotidiennement
à la CIP, mais je n’en avais jamais vraiment pris conscience.
Malgré le fait qu'en Mauricie, durant ces années,
on ne trouvait que quelques anglais pour une population
de près de 100 000 habitants, nous devions travailler en
anglais. Avec le recul du temps, je réalise aujourd’hui
que, derrière mon engagement pour un Québec libre, je menais
surtout un combat pour un Québec français.
RIN vs RIN
En Mauricie, le
RIN est très
différent du RIN central, à Montréal. Louis Fournier
dans son récent livre FLQ, Histoire d’un mouvement clandestin
(Lanctôt Éditeur) décrit bien l'attitude des indépendantistes
du RIN central de l'époque. Permettez que je le cite:
«Sur l’échiquier politique de l’époque, le RIN va
vite se classer au centre-gauche. C’est que, pour la majorité
de ses partisans, le projet d’indépendance est lié à celui
d’une transformation assez radicale de la société: intervention
généralisée de l’État, nationalisations, laïcisation. Le
RIN n’est donc pas exclusivement un mouvement nationaliste,
même s’il préconise des mesures comme l’unilinguisme français
en réaction contre le régime de bilinguisme officiel au
Québec».
Contrairement à ceux du RIN central, les partisans
du RIN Mauricie militent pour un Québec libre et français,
tout simplement! Le RIN Mauricie est un mouvement patriotique,
rien de plus! Les partisans de la Mauricie considérent
les militants du RIN central comme des «intellectuels»,
ce qui n'est pas un compliment, à l'époque. Leurs
longues dscussions sur la peine de mort nous font grincer des dents.
Marcel Chaput, lui, ne parle jamais de laïcisation, de grandes
réformes sociales ou de la peine de mort. Ce genre de discours
nuit considérablement à la mobilisation
des patriotes. Son discours est entièrement axé sur le problème
national des Canadiens français qui se
reconnaissent facilement lorsqu'il s'adresse à eux. Ils ne perdent
d'ailleurs jamais une
occasion d'aller l'écouter. Lors de son premier grand discours,
à Trois-Rivières, au séminaire Saint-Joseph, près de 1000 personnes se
sont déplacées pour venir l'entendre.
Tout un événement!
Libre Nation
J'ai toujours cru qu'un mouvement idéologique
ne pouvait pas réussir sans un journal. Ce qui explique
que, dès le début de mon engagement, je songe à en fonder un. Heureuse coïncidence, à peu près au même moment,
j’ai l’occasion de prendre connaissance de quelques anciens
numéros du journal La Nation, publié par Paul Bouchard à
la fin des années 1930. Je découvre un journal de combat
comme on n’en voit plus de nos jours! Le style, le langage,
le mordant que Paul Bouchard et ses partisans mettent à
défendre la cause de l’indépendance et à pourfendre nos
adversaires me fascinent.
Voilà mon plan: éditer un journal
qui va suivre les traces du journal La Nation et poursuivre
l'oeuvre de Paul Bouchard, un des plus flamboyants patriotes
de notre époque. À la recherche d’un nom pour le nouveau journal,
je rencontre André d’Allemagne à Montréal, tout à fait par
hasard. Il a déjà songé à un nom pour un journal
indépendantiste qui n’a jamais été publié. Il me propose
de l’utiliser. C’est Libre Nation. Je suis emballé! J’accepte!
En janvier 1962 paraît le premier numéro de Libre Nation,
sous la devise «Pour un Québec libre et français.»
J’ouvre ici une parenthèse pour ajouter que,
de tous les patriotes que j’ai connus au RIN, André d’Allemagne
est celui dont j’ai gardé le meilleur souvenir.
Le RIN rouspète
Mais l’idée d’un journal indépendantiste publié
en dehors du giron du RIN central ne plaît pas à tout le
monde. À ce moment-là, le RIN Montréal prévoit lancer son
propre journal, L’Indépendance, qui serait l’organe officiel
du Rassemblement pour l'indépendance nationale. La publication
est prévue pour septembre 1962.
Furieux de l'initiative du RIN Mauricie, Pierre Bourgault descend
à Trois-Rivières pour tenter de bloquer la publication de
Libre Nation. Il ne peut y avoir qu’un seul journal
au sein du RIN, paraît-il. Mais le RIN Mauricie ne s'en laisse
pas imposer! Bourgault frappe un mur! Quelques semaines
plus tard, j’apprends que le RIN central a décidé de boycotter Libre Nation et d’interdire sa distribution parmi ses membres,
sur tout le territoire du Québec. Seul le RIN Québec, sous
l’influence de Jean Garon, passe outre à cette directive.
Publié en 1962 et 1963,
Libre Nation a fermé ses portes au moment où j'ai quitté
le RIN pour me joindre au Parti républicain du Québec.