Au
ministère de la Santé, j'ai sous mon aile un grand
nombre d'inspecteurs en hygiène publique. Ils travaillent
sous les ordres des médecins hygiénistes, mais lorsqu'il
s'agit de problèmes de génie sanitaire, les médecins font
appel à mes services. Je suis donc régulièrement appelé
à rencontrer les inspecteurs en hygiène publique, là où ils se trouvent, dans différents
comtés, sur leur propre terrain. Princièrement reçu par les
médecins et les infirmières, tous sur leur trente et un,
on m'accueille même avec une bouteille de brandy ou de cognac, conservée
traditionnellement dans les classeurs, pour la grande visite!
Une belle époque! Celle des petites équipes locales, de
l'efficacité, des initiatives et de la reconnaissance du
travail accompli. Loin de Québec, le ministère de la Santé
se porte très bien.
Fiers d'être appréciés et de travailler
dans un climat de confiance et de liberté, les inspecteurs
en hygiène publique se montrent avides d'en savoir davantage
sur les problèmes de pollution et de santé publique et me font comprendre
qu'ils aimeraient que je leur donne des cours.
Sitôt dit, sitôt fait. Et c'est dans
la salle de l'Unité sanitaire de Hull, aimablement prêtée
par le médecin hygiéniste responsable, que les premiers cours sont donnés
dans la région de l'Outaouais.
Des cours très peu orthodoxes; plutôt une école de combat, de dépoussiérage, de redressement,
de stimulation visant à transformer les inspecteurs en hygiène
publique en véritables Rambo de la Santé, sûrs
d'eux-mêmes et capables d'affronter tous les obstacles.
Bref, une opération susceptible d'ébranler les assises de
la Fonction publique.
Par la suite, je reçois maintes invitations
pour donner des cours dans d'autres régions, y compris la
région de Québec, haut lieu sacré de la bureaucratie. Les
bonzes de Québec hésitent à me donner le feu vert, mais
je me suis fait des alliés des médecins hygiénistes de la
région. Ils
intercèdent et réussissent, après mille et un détours, à obtenir
que mon action professorale s'étende à toutes les régions
du Québec.
L'eau potable
De
tous les combats qui me tenaient à coeur, l'un des plus
importants est celui des eaux potables. Le ministère
de la Santé a juridiction sur les réseaux d'aqueduc municipaux
et les puits individuels utilisés dans les campagnes et
en bordure des lacs.
Pour la surveillance et le contrôle
des puits individuels, il existe un excellent service
d'analyse au ministère de la Santé. Lorsque les citoyens ont des raisons de croire que l'eau
de leur puits est contaminée, ils n'ont qu'à
recourir à l'Unité sanitaire du comté, représentée par un
inspecteur en hygiène publique. Un échantillon d'eau est
immédiatement prélevé par l'inspecteur et expédié aux laboratoires
de Montréal et de Québec pour fins d'analyses gratuites.
Cet excellent service a été mis sur pied pour prévenir les
éventuelles épidémies causées par la mauvaise qualité des eaux. Le mot
«prévention» n'était pas un vain mot au ministère de la Santé.
Dans les villes, l'eau de consommation est
traitée dans une usine de filtration des eaux, tout
comme aujourd'hui. Conçues pour enlever les particules en
suspension, ces usines débarrassent aussi l'eau de ses microbes.
Dans les petites agglomérations, le traitement consiste
plutôt à désinfecter l'eau, tout simplement. Dans les petites
municipalités des régions
à vocation touristique, les eaux de consommation, sont
bien souvent contaminées, obligeant le ministère de la Santé
à demander aux citoyens de ne pas boire l'eau sans l'avoir
fait bouillir. Un palliatif, quoi!
Confronté
à cette situation, j'en viens à la conclusion qu'il faut
autre chose que des palliatifs. Pour qu'un système de surveillance
et de contrôle des eaux de consommation soit efficace, je
crois sincèrement que de simples analyses des eaux
ne suffisent pas. C'est à la source qu'il faut aller et,
aux
contrôles analytiques, doit s'ajouter une inspection visuelle régulière des
puits, des bassins de captage, des points de prélèvement
des eaux et des périmètres de protection.
Un nouveau
chambardement
J’en étais là dans mes réflexions
lorsqu’au début de l’année 1971, le ministère de la Santé
perd sa juridiction sur l’environnement au profit d’une
nouvelle créature politique, le Service de protection
de l’environnement (SPE), placée sous l’autorité du ministère
des Affaires municipales. La division que je
dirige, ainsi que les inspecteurs en hygiène publique
sont «invités» à se joindre au nouvel organisme. Pour
la première fois au Québec, c'est maintenant un ministre
délégué à l’Environnement qui est appelé à diriger toutes
les forces
de l'environnement. Il s'agit du Dr Victor C. Goldbloom.
Je vois la création du Service de
protection de l’environnement comme un premier pas vers
la création d’un véritable ministère de l’Environnement.
À cette époque, je milite
déjà pour la création d'un ministère de l'Environnement. J’avais
même posé un geste concret en faisant imprimer des méga
macarons Pour un véritable ministère de l’Environnement.
Ces macarons m’ont attiré les foudres du Dr Goldbloom.
Le prix de
conservation White Owl
Peu après mon arrivé au
Service de protection de l’Environnement, la compagnie
Imperial Tobacco m’informe qu’elle prévoit me décerner le
prix de conservation White Owl, le prix le plus prestigieux
dans le domaine de la lutte contre la pollution des eaux
au Canada, en reconnaissance de mes nombreuses
et audacieuses interventions publiques contre ce fléau. Ce prix, qui consacre mon travail d'éducateur
en même temps que mon engagement dans la lutte contre la
pollution, est accompagné d'une bourse de 10
000 $, une somme qui n’est pas négligeable à l’époque.
Grâce à cette bourse, je suis maintenant
en mesure d'honorer les impôts qu’Ottawa me réclamait depuis
la fermeture du Parti républicain du Québec. En bons républicains
que nous étions, nous avions, en effet, pris un peu d’avance sur la
République du Québec et décidé de ne pas payer nos impôts
à Ottawa.
Dès que le Dr Goldbloom apprend que
la compagnie Imperial Tobacco va me décerner le prix
de conservation White Owl, il les prévient qu'il tient, lui
aussi, à me rendre hommage et il se rend immédiatement à
la cérémonie. Un ministre tout neuf qui rend publiquement
hommage à un fonctionnaire dérangeant, ça ne se voit pas
tous les jours. Mais le Dr Goldbloom n’était pas un ministre
comme les autres!
Nomination
Quelques
semaines plus tard, alors que le Dr Goldbloom est en train
d'organiser les structures du Service de protection de
l'environnement, il me nomme directeur de la section
de «l'Extra municipal», un titre barbare pour indiquer que je
suis
maintenant officiellement en charge de tous les problèmes
de pollution en dehors des grandes villes. Cette nomination
fait de moi un membre bona fide du conseil d'administration du Service
de protection de l'environnement. Pendant un mois, je
participe donc à chacune des réunions du conseil. J'en sors
profondément déçu. Il n'y est jamais question d'environnement
mais de la gestion du terrain de stationnement et des bouts
de crayons. Je cesse d'assister à ces réunions et retourne à mes occupations antérieures,
sur le terrain, près des citoyens, au grand désappointement
du Dr Goldbloom.
Retour aux
eaux potables
Dès mon retour, je
prends l'initiative d'établir le système de
vérification continue dont je rêvais à la Santé, pour contrôler
les eaux d'alimentation de tous les réseaux d'aqueduc des
petites municipalités des régions touristique et rurales,
un système
qui comprend des inspections à la source.
Ce que je découvre à certains endroits
dépasse l'entendement: des bassins de captage sans toiture,
des animaux morts dans des puits mal protégés et des stations
de prélèvement installées en aval d'importants foyers de
pollution. Et il n'est pas rare de découvrir des puits
installés en plein pacage. Pas étonnant que le ministère
soit si souvent obligé de prévenir la population qu’il
faut faire bouillir l’eau avant de la boire.
Le Service de protection de l'environnement
est enfin en mesure de prendre ses responsabilités dans
le domaine des eaux potables.
Coup de Jarnac
En
quelques mois seulement, sans budget, avec les moyens du
bord, je réussis à couvrir une dizaine
de comtés. Mais le silence des autorités m’inquiéte car
dans la Fonction publique, le silence annonce habituellement
un coup bas. Comme je le pressentais, j’apprends que je perds le contrôle
de la qualité des eaux potables.
Quelques années plus tard, après avoir
fait un fiasco du contrôle des eaux potables, les pontifes
du Service de protection de l’environnement refilent cette
encombrante responsabilité aux municipalités tout en leur
imposant des normes qu’ils n’osaient même pas s’imposer
alors qu’ils étaient encore responsables de
la qualité des eaux potables au Québec. Mais aujourd'hui
comme hier, ce sont les contrôles analytiques qui sont privilégiés
aux dépens des inspections sanitaires routinières effectuées
à la source. Résultats: les citoyens sont toujours
appelés à faire bouillir leur eau.
Suite à ce coup de Jarnac, je réalise
que je n’ai plus le choix. Je dois pour de bon tourner la page de la Santé et les travaux que j'y menais. J'ouvre donc résolument celle du
Service de protection de l'environnement pour me
consacrer à une nouvelle mission, celle de protéger
le milieu naturel, en me rapprochant de plus en plus des
citoyens et en ouvrant continuellement de nouveaux fronts
stratégiques.
Et j'ai l'idée de m'attaquer à un gros
morceau, à ce joyau de notre patrimoine naturel collectif
que nous avons toujours traité avec une belle négligence,
le fleuve Saint-Laurent, tant chanté par les littérateurs.