Pour mobiliser l'opinion publique, je ne refuse jamais l'occasion
d'être conférencier, surtout si l'invitation vient d'une
société savante où les journalistes me réservent toujours une excellente
couverture. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on me convie à ces agapes. Pour mettre du
piquant et attirer la presse, rarement pour que la cause
de l'environnement fasse un bond en avant. Comme un véritable
franc-tireur, le sourire aux lèvres, je me fais un malin
plaisir
de tirer dans le tas.
Je me définis comme un citoyen
ordinaire et non pas comme un fonctionnaire, et je n'hésite
pas à dire des vérités à qui veux les entendre. Dans
leurs articles, par contre, les journalistes ne manquent pas de rappeler
qu'à titre de fonctionnaire au ministère de la Santé, je
prends d'étranges libertés. Le fait qu'un fonctionnaire
dise le fond de sa pensée est si peu coutumier qu'ils
ne cachent pas leur stupéfaction. Cette très large couverture
de presse et les titres ronflants qui coiffent les articles
renforçent mon image et me rendent encore plus intouchable
au sein de la Fonction publique.
Quoique les congrès apportent
plus de publicité immédiate dans les journaux, c'est tout
de même par l'intermédiaire des petites associations composées
de citoyens ordinaires, que la cause progressait le mieux. Je ne
néglige jamais les invitations de petits groupes.
À mes heures, je collabore à
diverses publications, soit Québec Chasse et Pêche et les
magazines Vivre, Sport Famille, Plein Air et Point de Mire.
Ma stratégie consistait à rejoindre le plus de gens possible
et à leur faire partager mes craintes pour l'avenir. Tous
mes articles sont une invitation à se battre pour l'environnement.
Je coiffe invariablement mes article
de titres percutants. «En l'an 2000,
nous serons tous sourds comme des pots». «Nous sommes condamnés».
«La technologie travaille contre nous». «Le saccage infernal».
«Les crabes digèrent mal le DDT». «Les loups à l'Assemblée
nationale». «Le Chenal magané». «Cancer et DDT». Pour passer
un message, le faire partager, j'utilise des images fortes.
Avec mes conférences, quelques fracassantes
déclarations publiques et la création de nombreux comités
de citoyens voués à la lutte contre la pollution, ma croisade
pour la protection de l'environnement prend forme. Il
y a d'ailleurs une grande similitude entre ce nouveau
combat et celui que je venais tout juste de mener pour l'indépendance
du Québec. Dans un cas comme dans l'autre, j'aide les
citoyens à prendre leur destinée en main.
Même si j'ai beaucoup de liberté au
ministère de la Santé, il n'en demeure pas moins qu'il
s'agit d'un organisme public où le motus et bouche cousue
est généralement la règle à respecter pour éviter les problèmes. Ce
qui ne m'a jamais arrêté! Mais j'ai souvent été cloué au
pilori! D'autant plus que chaque fois qu'un journaliste
rapporte mes propos incendiaire, il ne manque pas de
souligner que je suis fonctionnaire au ministère de la Santé.
Ce qui ne manque pas de faire bondir le personnel politique
et les bonzes de la Fonction publique à Québec.
Faire
peur au monde
Aux États-Unis,
le mouvement contre la pollution est en avance. Pour secouer
l'apathie des citoyens et des gouvernements, on utilisait
la peur. On montre des têtes de morts, des colonies de
vers, des cercueils, de la fumée, bref tout ce qui peut
produire un effet terrifiant. Au Québec, dans mes débuts, j'utilise
une approche similaire, car je veux à tout prix secouer
la terrible indifférence des citoyens pour leur environnement.
Mais je comprends vite que le fait de prédire l'hécatombe
de l'humanité à tous les dix ans peut avoir des effets
contraires.
Non pas que les catastrophes ne nous pendent
pas au bout du nez, mais il faut laisser un peu d'espoir
aux citoyens. Je mets donc la tactique du «faire-peur» au rancart.
La mare
aux barbottes
À l'époque où je travaillais à la
Régie des eaux, j'avais effectué un relevé complet de la
rivière des Outaouais, mais les événements m'avaient empêché de publier mon rapport.
C'est donc sous l'égide du ministère de la Santé que je
rends public mon rapport sur cette fameuse rivière, profitant
de l'occasion pour tirer la couverture du côté de la Santé
et alimenter la forte rivalité entre les deux organismes.
Et c'est ainsi qu'à la une du quotidien Le Droit, les lecteurs
apprennent que la rivière des Outaouais n'est plus qu'une
vaste mare aux barbottes. Comme de nombreuses autres rivières,
la rivière des Outaouais supportait mal la pollution. Sans
compter que, lors de la construction du barrage Carillon,
la hausse soudaine du niveau des eaux avait transformé des
eaux rapides et bien oxygénées en eaux tranquilles et stagnantes,
réduisant la quantité d'oxygène disponible pour les poissons.
Et comme si les effets négatifs du barrage ne suffisent
pas, la rivière doit, en plus, absorber les déchets des
trois grandes papetières de la région. En se décomposant,
les déchets de papetière assimilent d'énormes quantités
d'oxygène à même les réserves du cours d'eau qui n'en a
pas déjà de trop pour lutter pour sa survie.
Mon rapport n'a pas eu l'heur de plaire
à l'un des chimistes de la papetière Eddy. Sa réaction a
été celle de beaucoup de scientifiques qui, sans se soucier
de la vérité, travestissent les faits pour protéger leurs
employeurs, alors qu'ils devraient logiquement les faire
servir la cause de l'environnement.
Le quotidien Le Droit
rapporte fidèlement les propos du savant protestataire, à l'effet que l'état
de la rivière des Outaouais est satisfaisant. «Satisfaisant
pour qui?», me dis-je. Pour l'industrie des pâtes et papiers, voyons!
Après la publication de mon rapport,
il ne s'est rien passé si ce n'est que la papetière a trouver
un moyen original de ne plus polluer: elle a tout simplement
fermé ses portes.
Ex-Pollution
Nous
sommes à l'époque d'Expo67, une entreprise collective galvanisante
pour les Québécois. Une réussite. Et, comme toutes les réussites,
on veut faire en sorte qu'elle dure. L'Expo n'est pas terminée
que, déjà on parle de suivi, de prolonger la durée du gigantesque
spectacle. The show must go on!
Ayant été l'un des principaux
artisans de l'Expo67, Philippe de Gaspé Beaubien tient
à ce que l'esprit de la prodigieuse manifestation se propage
à d'autres domaines, dont celui de l'environnement. Il
met donc en branle une spectaculaire campagne d'information
contre la pollution.
Ma réputation fait en sorte qu'on m'invite
à me joindre au groupe Ex-Pollution soutenu par la grosse
artillerie de La Presse, The Gazette et les stations radiophoniques
CJAD et CKAC.
Au même moment, à la surprise générale, le
ministère des Richesses naturelles forme la Commission d'étude
sur les problèmes juridiques de l'eau. Pendant qu'une vague
de fond sans précédent déferle contre les méfaits de la
pollution et que grandit l'inquiétude des Québécois face
à ce fléau, ce
ministère tient mordicus à étudier
le problème de la propriété du lit des lacs et cours d'eau
du Québec.
Pourquoi? Parce qu'à une époque lointaine, les propriétaires
riverains devenaient automatiquement propriétaires du lit
du lac ou du cours d'eau qui se trouvait en face de leur
résidence, et cela jusqu'au centre du plan d'eau. Cette
situation causait de graves problèmes de gestion
au ministère des Richesses naturelles.
Je n'ai jamais très bien compris que l'on
mette sur pied une commission, même avec un nom aussi barbare,
pour étudier un problème que le ministère des Richesses
naturelles créait, en bonne partie, lui même,
en bonne partie,
en accordant
à qui en veut, et de la façon la plus désinvolte, des
permis d'empiétements et de remblayage du lit de nos lacs et
cours d'eau, qu'il avait le culot
de présenter ensuite comme des améliorations de cours d'eau.
Ce problème, d'ailleurs, laisse les
Québécois indifférents, par rapport aux problème de pollution
des eaux dont ils devaient quotidiennement subir les séquelles.
Le secrétaire général de la Commission,
Donald Guay, a une vue bien différente de celle de ses
collègues commissaires, du rôle que doivent jouer les citoyens dans
le domaine de l'eau. Il m'invite donc à me joindre à la Commission,
non pas à titre de commissaire, mais comme agent de liaison.
En acceptant ce poste, j'ai ma petite idée en tête:
ouvrir un nouveau front dans ma campagne de mobilisation
des citoyens. Les six mois passés à la Commission me permettent
de canaliser les forces de l'opinion publique,
une fois de plus!