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VIII. L'opinion publique


Pour mobiliser l'opinion publique, je ne refuse jamais l'occasion d'être conférencier, surtout si l'invitation vient d'une société savante où les journalistes me réservent toujours une excellente couverture. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on me convie à ces agapes. Pour mettre du piquant et attirer la presse, rarement pour que la cause de l'environnement fasse un bond en avant. Comme un véritable franc-tireur, le sourire aux lèvres, je me fais un malin plaisir de tirer dans le tas.

Je me définis comme un citoyen ordinaire et non pas comme un fonctionnaire, et je n'hésite pas à dire des vérités à qui veux les entendre. Dans leurs articles, par contre, les journalistes ne manquent pas de rappeler qu'à titre de fonctionnaire au ministère de la Santé, je prends d'étranges libertés. Le fait qu'un fonctionnaire dise le fond de sa pensée est si peu coutumier qu'ils ne cachent pas leur stupéfaction. Cette très large couverture de presse et les titres ronflants qui coiffent les articles renforçent mon image et me rendent encore plus intouchable au sein de la Fonction publique.

Quoique les congrès apportent plus de publicité immédiate dans les journaux, c'est tout de même par l'intermédiaire des petites associations composées de citoyens ordinaires, que la cause progressait le mieux. Je ne néglige jamais les invitations de petits groupes.

À mes heures, je collabore à diverses publications, soit Québec Chasse et Pêche et les magazines Vivre, Sport Famille, Plein Air et Point de Mire. Ma stratégie consistait à rejoindre le plus de gens possible et à leur faire partager mes craintes pour l'avenir. Tous mes articles sont une invitation à se battre pour l'environnement.

Je coiffe invariablement mes article de titres percutants. «En l'an 2000, nous serons tous sourds comme des pots». «Nous sommes condamnés». «La technologie travaille contre nous». «Le saccage infernal». «Les crabes digèrent mal le DDT». «Les loups à l'Assemblée nationale». «Le Chenal magané». «Cancer et DDT». Pour passer un message, le faire partager, j'utilise des images fortes.

Avec mes conférences, quelques fracassantes déclarations publiques et la création de nombreux comités de citoyens voués à la lutte contre la pollution, ma croisade pour la protection de l'environnement prend forme. Il  y a d'ailleurs une grande similitude entre ce nouveau combat et celui que je venais tout juste de mener pour l'indépendance du Québec. Dans un cas comme dans l'autre, j'aide les citoyens à prendre leur destinée en main.

Même si j'ai beaucoup de liberté au ministère de la Santé, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un organisme public où le motus et bouche cousue est généralement la règle à respecter pour éviter les problèmes. Ce qui ne m'a jamais arrêté! Mais j'ai souvent été cloué au pilori! D'autant plus que chaque fois qu'un journaliste rapporte mes propos incendiaire, il ne manque pas de souligner que je suis fonctionnaire au ministère de la Santé. Ce qui ne manque pas de faire bondir le personnel politique et les bonzes de la Fonction publique à Québec.

Faire peur au monde
Aux États-Unis, le mouvement contre la pollution est en avance. Pour secouer l'apathie des citoyens et des gouvernements, on utilisait la peur. On montre des têtes de morts, des colonies de vers, des cercueils, de la fumée, bref tout ce qui peut produire un effet terrifiant. Au Québec, dans mes débuts, j'utilise une approche similaire, car je veux à tout prix secouer la terrible indifférence des citoyens pour leur environnement. Mais je comprends vite que le fait de prédire l'hécatombe de l'humanité à tous les dix ans peut avoir des effets contraires.

Non pas que les catastrophes ne nous pendent pas au bout du nez, mais il faut laisser un peu d'espoir aux citoyens. Je mets donc la tactique du «faire-peur» au rancart.

La mare aux barbottes
À l'époque où je travaillais à la Régie des eaux, j'avais effectué un relevé complet de la rivière des Outaouais, mais les événements m'avaient empêché de publier mon rapport. C'est donc sous l'égide du ministère de la Santé que je rends public mon rapport sur cette fameuse rivière, profitant de l'occasion pour tirer la couverture du côté de la Santé et alimenter la forte rivalité entre les deux organismes.

Et c'est ainsi qu'à la une du quotidien Le Droit, les lecteurs apprennent que la rivière des Outaouais n'est plus qu'une vaste mare aux barbottes. Comme de nombreuses autres rivières, la rivière des Outaouais supportait mal la pollution. Sans compter que, lors de la construction du barrage Carillon, la hausse soudaine du niveau des eaux avait transformé des eaux rapides et bien oxygénées en eaux tranquilles et stagnantes, réduisant la quantité d'oxygène disponible pour les poissons.

Et comme si les effets négatifs du barrage ne suffisent pas, la rivière doit, en plus, absorber les déchets des trois grandes papetières de la région. En se décomposant, les déchets de papetière assimilent d'énormes quantités d'oxygène à même les réserves du cours d'eau qui n'en a pas déjà de trop pour lutter pour sa survie.

Mon rapport n'a pas eu l'heur de plaire à l'un des chimistes de la papetière Eddy. Sa réaction a été celle de beaucoup de scientifiques qui, sans se soucier de la vérité, travestissent les faits pour protéger leurs employeurs, alors qu'ils devraient logiquement les faire servir la cause de l'environnement.

Le quotidien Le Droit rapporte fidèlement les propos du savant protestataire, à l'effet que l'état de la rivière des Outaouais est satisfaisant. «Satisfaisant pour qui?», me dis-je. Pour l'industrie des pâtes et papiers, voyons!

Après la publication de mon rapport, il ne s'est rien passé si ce n'est que la papetière a trouver un moyen original de ne plus polluer: elle a tout simplement fermé ses portes.

Ex-Pollution
Nous sommes à l'époque d'Expo67, une entreprise collective galvanisante pour les Québécois. Une réussite. Et, comme toutes les réussites, on veut faire en sorte qu'elle dure. L'Expo n'est pas terminée que, déjà on parle de suivi, de prolonger la durée du gigantesque spectacle. The show must go on!

Ayant été l'un des principaux artisans de l'Expo67, Philippe de Gaspé Beaubien tient à ce que l'esprit de la prodigieuse manifestation se propage à d'autres domaines, dont celui de l'environnement. Il met donc en branle une spectaculaire campagne d'information contre la pollution.

Ma réputation fait en sorte qu'on m'invite à me joindre au groupe Ex-Pollution soutenu par la grosse artillerie de La Presse, The Gazette et les stations radiophoniques CJAD et CKAC.

Au même moment, à la surprise générale, le ministère des Richesses naturelles forme la Commission d'étude sur les problèmes juridiques de l'eau. Pendant qu'une vague de fond sans précédent déferle contre les méfaits de la pollution et que grandit l'inquiétude des Québécois face à ce fléau, ce ministère tient mordicus à étudier le problème de la propriété du lit des lacs et cours d'eau du Québec.

Pourquoi? Parce qu'à une époque lointaine, les propriétaires riverains devenaient automatiquement propriétaires du lit du lac ou du cours d'eau qui se trouvait en face de leur résidence, et cela jusqu'au centre du plan d'eau. Cette situation causait de graves problèmes de gestion au ministère des Richesses naturelles.

Je n'ai jamais très bien compris que l'on mette sur pied une commission, même avec un nom aussi barbare, pour étudier un problème que le ministère des Richesses naturelles créait, en bonne partie,  lui même, en bonne partie, en accordant à qui en veut, et de la façon la plus désinvolte, des permis d'empiétements et de remblayage du lit de nos lacs et cours d'eau, qu'il avait le culot de présenter ensuite comme des améliorations de cours d'eau.

Ce problème, d'ailleurs, laisse les Québécois indifférents, par rapport aux problème de pollution des eaux dont ils devaient quotidiennement subir les séquelles.

Le secrétaire général de la Commission, Donald Guay, a une vue bien différente de celle de ses collègues commissaires, du rôle que doivent jouer les citoyens dans le domaine de l'eau. Il m'invite donc à me joindre à la Commission, non pas à titre de commissaire, mais comme agent de liaison.

En acceptant ce poste, j'ai ma petite idée en tête: ouvrir un nouveau front dans ma campagne de mobilisation des citoyens. Les six mois passés à la Commission me permettent de canaliser les forces de l'opinion publique, une fois de plus!

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