À la Régie des eaux, personne ne pleure mon départ.
On espère bien ne plus jamais me revoir. Dans l'esprit des administrateurs
de la Régie, il est clair que le ministère de la Santé
ne fera pas vieux os,
et moi non plus. Que le Ministère de la Santé soit appelé à perdre
des plumes éventuellement (c'était la rumeur), ne m'inquiétait pas outre mesure. Mon attirance
pour ce ministère tient au fait que je peut y travailler
en toute liberté, dans le sens de mes convictions, dans
un milieu qui n'est pas forcément hostile à la mobilisation
des citoyens, comme c'était le cas à la Régie des eaux.
Au ministère de la Santé, je peux compter sur une centaine d'inspecteurs en
hygiène publique disséminés dans tous les comtés du Québec,
à l'intérieur des unités sanitaires. Ça représente, comparativement
aux quelque 30 ou 40 employés de la Régie des
eaux qui se trouvaient tous concentrés au même endroit,
une force d'intervention appréciable sur laquelle je peux
miser. Il m'est donc facile de multiplier les interventions
et de jouer, dans le domaine de l'environnement un rôle
encore plus percutant partout au Québec.
La mobilisation des citoyens
À
la Santé, j'effectue un travail semblable à celui que m'avait
confié le Dr Prévost lors de mon arrivée à la Régie d'épuration
des eaux. Je recueille les nombreuses plaintes des
citoyens pour y donner suite. Ainsi, je suis de nouveau
appelé à parcourir le Québec afin d'effectuer des constats
et trouver des solutions aux problèmes qui me sont soumis.
Mais pour une fois, même si on ne partage pas toujours mon
point de vue au ministère de la Santé, mes rapports ne sont
plus mis sur la tablette et on fait un minimum d'efforts
pour donner suite à mes recommandations. Je ne crie plus
dans le désert! Pour une fois, on m'écoute!
Je continue donc mon travail de mobilisation des
citoyens, merveilleusement
épaulé dans ma tâche par un régiment d'inspecteurs en hygiène
publique. C'est sur eux que je mise pour faire progresser
la cause de l'environnement et me rapprocher encore plus
des citoyens.
Dans le cadre de la Loi sur l'hygiène publique, mon
champ d'action s'est d'ailleurs élargi considérablement. Je touche de nouvelles responsabilités
telles le
contrôle des usines de filtration des eaux potables, le
contrôle des puits individuels, la disposition des déchets
solides, de même que l'épuration des eaux usées des régions
touristiques et rurales.
Je mets peu de temps à découvrir
qu'au ministère de la Santé, lorsque la santé publique est
en cause, on dispose de pouvoirs extraordinaires pour faire
face, entre autres, à des risques d'épidémie. Lorsque
mes dossiers piétinent et que l'environnement est menacé,
je n'hésite jamais, pour le bien commun, à recourir à ces pouvoirs.
Retour sur la rivière
Sainte-Anne
En arrivant à la Santé, je
m'étais juré de remettre les pieds sur la rivière Sainte-Anne
d'où j'avais été évincé, l'hiver précédent, par les administrateurs
de la Régie des eaux. Sur la rivière, on s'en souviendra, c'était l'impasse. Le
lit de la rivière étant propriété privée, la municipalité
est paralysée.
Or, dans mes conversations avec Jean Roy,
j'apprends que la Loi
sur l'hygiène publique stipule qu'un propriétaire est toujours
responsable de ce qui se passe sur sa propriété. Je peux
donc m'attaquer aux propriétaires de la rivière Sainte-Anne
sous cet angle. Il ne me reste plus qu'à leur parler dans
le blanc des yeux, au moment de la rencontre. Le ministère
va les tenir responsables des
problèmes de nuisances causés par les citoyens qui laissent
des déchets un peu partout sur leur propriété et que nous
considérons comme une sérieuse menace à la santé publique.
«Ou vous interdisez
l'accès à votre propriété ou vous organisez une collecte de vidanges tout
en installant des toilettes publiques.» C'est le genre de discours que je
tiens à la représentante
des propriétaires de la rivière Sainte-Anne, en présence
de Jean Roy, venu spécialement de Québec pour m'appuyer.
Je débite ma petite tirade sur un ton qui ne laisse
aucun doute sur nos intentions futures, à savoir que suivront,
advenant un refus, un battage publicitaire et une campagne
d'information qui ne manqueront pas de mettre tout le
monde dans l'embarras.
J'ai toujours détesté les négociations en catimini,
préférant agir à ciel ouvert, même si mon approche a toujours
extrêmement déplu aux fonctionnaires qui privilégient l'ombre
à la lumière. Au terme de cette rencontre, les propriétaires ne
peuvent plus échapper à leurs responsabilités. Ils ont
donc préféré se départir de leurs titres en faveur de Robert
Mailhot, l'un des plus importants pourvoyeurs de l'endroit,
lequel s'est engagé publiquement à faire le nécessaire.
Plus tard, la rivière a été récupérée par le patrimoine collectif.
Si la rivière Sainte-Anne est aujourd'hui
une rivière du domaine public, c'est en grande partie grâce à mes efforts et à ma ténacité!
L'organisation d'un service de collecte de vidanges
s'est fait sans douleur, mais l'installation «des bécosses»
chimiques a été une tout autre affaire. Problèmes par-dessus
problèmes, il a fallu les équiper de «chauffe fesses» et avoir
recours à l'antigel pour conserver à l'état liquide les
précieux dépôts des réservoirs qui subissaient des températures
oscillant entre -10o degrés centigades et -30oC.
«Nouvelle technologie» dirait-on aujourd'hui.
Enfin, le jour de gloire
est arrivé! Les installations terminées et mises à l'épreuve,
je suis prêt à souffler dans la trompette
de la victoire.
Un pas en avant
J'ai
toujours pensé qu'au terme d'un combat, il est psychologiquement
bon de claironner publiquement ses victoires afin de garder
haut le moral des troupes et de démontrer à la population
que tout est possible, à condition d'investir pas mal d'énergie.
Clamer sa victoire, c'est aussi une occasion appropriée
pour mobiliser du monde et se faire de nouveaux alliés.
Inutile de dire que je me sens fier que des correctifs
aient enfin été apportés à une situation intolérable qui
perdurait depuis déjà trop longtemps.
Grâce à la complicité de Jean Roy, un des sous-ministres
à la Santé, un ancien colonel de l'armée canadienne est délégué pour consacrer officiellement cette
victoire rendue possible par l'appui d'un vaste mouvement
d'opinion publique que j'avais organisé avec le support de Serge Deyglun.
Et c'est par une belle fin d'après-midi glacial,
que le sous-ministre de la Santé emprunte le chemin du Roy
pour inaugurer les toilettes chimiques de la rivière Sainte-Anne.
Sous le feu des réflecteurs des caméras de télévision, il
fait bien les choses. Flanqué d'une cour impressionnante
de notables de la place,
le sous-ministre pénètre dans une toilette avec sa suite.
La porte, malheureusement, se referme sur tout ce beau monde.
Durant quelques secondes qui ont paru interminables,
j'ai été témoin d'un dangereux tangage, la bécosse sous-ministérielle
valsant de droite à gauche, sans pour autant basculer, à
notre grand soulagement.
Mais
si l'entrée a été difficile, la sortie, se passe
sans anicroche. Le sous-ministre a l'air réjoui. Tout
va pour le mieux dans le meilleur des mondes. En fin
de soirée, aux nouvelles télévisées, les téléspectateurs
peuvent voir le sous-ministre qui sortait officiellement,
très digne d'ailleurs, d'une «bécosse» flambant neuve. Une
journée historique!
La rivière Sainte-Anne va survivre. Rien d'une victoire à l'échelle de la planète, mais
une grande victoire pour le Québec, le genre de victoire
qui permet d'accepter de nouveaux défis et d'aller encore
plus loin dans la lutte pour la protection de l'environnement.
Et ce petit pas me fait penser à la somme de tous les
autres petits pas réunis que je ferai dans l'avenir avec
le concours des citoyens!