À la Régie
des eaux, j'étais à ce point concentré sur mes dossiers
que je n'avais pas pris conscience de l'entourage du Dr
Prévost.
Un jour, j'ai voulu en savoir plus sur cette vénérable
institution. J'ai découvert une bien triste situation.
Les administrateurs
qui entouraient le Dr Prévost passaient leur matinée à lire le Montréal-Matin
et à faire des siestes entre
les pauses-café. Ils s'arrangeaient pour faire le moins de
travail possible. Pour obtenir des résultats et
satisfaire les citoyens, j'ai rapidement compris qu'il me
faudrait contourner la Régie.
C'est alors que je décide de regrouper les citoyens
en associations, de soutenir leurs démarches et de développer
des stratégies pour que leurs dossiers parviennent aux véritables
responsables, au niveau politique!
Richard Nelson
Heureuse
coïncidence,
au même moment, on me confie la tâche de piloter un groupe d'une douzaine
d'étudiants pour l'été. Dans le groupe, se trouve
Richard Nelson, un jeune idéaliste fougueux qui va devenir
un allié précieux pour organiser les citoyens en associations.
Dès le lendemain, j'étale donc devant lui une carte de la
rivière des Hurons, un cours d'eau affreusement pollué.
Je demande à Richard de prendre charge des étudiants
et de faire un relevé de tous les foyers de pollution de
la rivière.
Devant un défi, Richard Nelson était capable
de réagir très vite, sans détour, et son audace l'amène
à proférer des vérités qui en étonnent plusieurs. Aux
citoyens qu'il conseille, il répète sans cesse qu'ils perdent leur temps à se plaindre
à la Régie des eaux. À l'école de
Richard, les citoyens découvrent vite qu'un article de
journal avec une manchette appropriée tape dans le mille.
C'est ça qui est efficace. C'est à Richard Nelson qu'on doit la formation
de plusieurs associations en bordure des lacs, dont celle
du lac Brome, qui a fait pas mal de tapage à l'époque.
Pour arriver à ses fins et obtenir des résultats,
Richard s'est fait des alliés parmi les journalistes.
Un jour, chez George Carpenter, du journal The Gazette,
Izaak Hunter de son nom de plume, je suis témoin d'une intervention
inusitée de Richard Nelson. Devant un George sidéré, il montre un
poisson mort ramassé sur les rives du lac Brome, cadavre
qu'il a transporté dans le coffre de sa voiture par
une chaleur torride. L'odeur est insupportable. «George» , s'écrie Richard, «les gars
du lac Brome ont besoin de toi!» «Je veux bien les aider»,
réplique George, «mais à la condition que tu sortes ton
poisson d'ici.»
Les cours d'eau sont
examinés à la loupe
L'été suivant, je me vois,
encore une fois, confier la tâche de diriger un groupe d'étudiants.
Je m'assure que
Richard est de la partie, et je passe une partie de l'hiver
à organiser un véritable service de relevés des cours d'eau,
fort bien équipé. Pour un chimiste, ce n'était guère sorcier,
d'autant plus que j'avais déjà acquis une formation à
la CIP pour ce genre de travail, au moment où Maurice Duplessis
avait créé la première Commission antipollution
au Québec. C'était probablement un épouvantail politique,
sans lendemain,
mais, dans toutes les usines de pâtes et papier, on a préféré
jouer de prudence, prenant les devants au cas où la Commission
prendrait son rôle au sérieux.
S'il avait été vraiment sérieux, Duplessis aurait
pu doter le Québec d'un véritable programmme de dépollution des eaux
plutôt que d'une commission-mascarade. Mais, en bon politicien
qu'il était, il voulait donner
l'impression que la machine était en marche, tout en évitant
de se mettre les pollueurs à dos.
Durant mes années
à la défense de l'environnement, j'ai connu un grand nombre de commissions,
groupes de travail et organismes de toutes sortes, sans
compter les inévitables comités qui durent ce que durent
les roses et qui permettent aux politiciens de gagner du
temps et de créer la douce illusion qu'il se passe quelque
chose. Ces paravents politiques sont encore utilisés aujourd'hui.
Duplessis a encore des émules!
Qu'importe! L'adroit maquillage de Duplessis m'a été
très utile car j'ai eu la chance de travailler au relevé
de la qualité des eaux, au confluent du Saint-Laurent et
de la rivière Saint-Maurice, à Trois-Rivières, là où l'usine
de la CIP déversait ses eaux usées, de concert avec la Wayagamack,
située juste en face, une usine qui appartenait à la Consolidated
Bathurst.
Je
décerne
aujourd'hui une médaille posthume à Maurice Duplessis,
avec mes remerciements sincères pour la création de ladite
commission, qui n'a rien apporté au débat, comme la plupart
des commissions gouvernementales, mais sans laquelle, je n'aurais
probablemnt pas fait carrière dans le domaine de l'environnement.
Plusieurs années plus tard, j'ai pu lire les conclusions
du rapport des relevés des eaux auxquels j'avais participé
pour constater qu'elles niaient l'évidence et diluaient les responsabilités,
ce qui m'a rapidement fait comprendre que les scientifiques ne sont pas jamais
au service de
la vérité et des citoyens. Ils servent avant tout leur employeur
et assurent d'abord la sécurité de leur carrière, n'hésitant
pas à travestir les faits avec toutes sortes de formules
creuses, s'il le faut. Ça na guère changé depuis. Les scientifiques sont
toujours au service des pollueurs.
Le même comportement se
retrouve dans la Fonction publique où le mariage des sciences
et de la politique accouche bien souvent de bien gros mensonges
qui ne servent pas l'intérêt public. La Fonction publique,
comme les scientifiques est rarement au service des citoyens.
En créant un service de relevés des cours d'eau à
la Régie des eaux, je
voulais aller au fond des choses. À l'instar du Dr Gustave Prévost, qui a eu un cheminement
analogue, j'ai pensé que ce service jouerait un rôle utile
en sensibilisant la population à l'état avancé de dégradation
de nos cours d'eau.
Dans les mois qui ont suivi la création
de ce service, la rivière des Outaouais, la rivière du Nord
et le lac Saint-Louis ont été examinés à la loupe. Je pensais
publier mes rapports au début de l'année 1966, lorsqu'une
nouvelle inattendue a modifié mes plans, quelques jours
avant Noël.
Destination Québec!
Tous les employés
de la Régie des eaux venaient de recevoir un étrange cadeau
de Noël, une lettre dévastatrice que
l'on pourrait résumer en quelques mots: «Pour une plus grande
efficacité, vous êtes tous transférés à Québec». C'est la
formule consacrée utilisée dans la Fonction publique
lorsqu'on envisage de déplacer des fonctionnaires, ou des
«meubles», selon le jargon du milieu.
En réalité, ces déplacements
politiques, effectués au nom de l'efficacité, débouchent
toujours sur une plus grande inefficacité, inévitablement
vantée par les bureaucrates comme une nouvelle forme d'efficacité.
Cette nouvelle a eu l'effet d'un coup de tonnerre.
Il faut
rappeler que l'une des conditions qu'avait posées le Dr Prévost,
au moment où il a été nommé à la présidence de la Régie d'épuration
des eaux,
était que le bureau de la Régie serait à Montréal, Québec
jouant le rôle de succursale. Pourquoi? Ce n'est guère sorcier. La plupart des gros
problèmes de pollution se trouvaient dans la région métropolitaine
et le Dr Prévost croyait, avec raison d'ailleurs, que ses
troupes devaient se trouver au coeur de l'action.
Avec le grand dérangement qui s'annonçait, les Fêtes
ont été pour moi une période consacrée à la réflexion. Au
retour des vacances, je décide de passer à l'action. Je fais appel à Serge Deyglun.
Serge Deyglun
Journaliste
à La Presse, Serge Deyglun est un homme cultivé qui manie la plume avec
la dextérité d'un chirurgien. Dans ses écrits, il aime
bien épauler ceux qui luttent contre le fléau de la pollution. Chroniqueur fougueux, Serge Deyglun
ne perd pas une occasion de s'en
prendre à la Régie des eaux, pour laquelle il n'a
pas beaucoup d'estime, se plaisant même à l'appeler la «Régie
des tuyaux pétés».
Publiés dans la section des sports, ses articles sont
lus attentivement, même par ses pires ennemis. Mais cette
fois-ci c'est à la une qu'il annonçe les bouleversements à la Régie
des eaux, coiffant son article d'un titre à secouer les
fondements de la vénérable institution: «Quatorze démissions
à la Régie des eaux.»
À la Régie des eaux, les accusations se
mettent immédiatement à pleuvoir. Qui donc a renseigné Deyglun? Il
faut dire que pour
les administrateurs de la Régie, le mot d'ordre, «pas de
tapage», passe bien avant le sort de la dépollution et de la
qualité de l'environnement.
Malgré les incantations des
régisseurs, il y a eu une
bonne douzaine de démissions sur une période de six mois.
Tous de jeunes ingénieurs,
dynamiques et pleins d'espoir. À toutes fins utiles, la
Régie de l'espérance, le rêve du Dr Prévost, venait de rendre
l'âme.
Voyant que mes jours sont comptés à la Régie des
eaux, Jean Roy, un fonctionnaire de vieille souche
du ministère de la Santé, m'invite à passer dans son
camp. J'accepte sans aucune hésitation. Je suis le 13ième
démissionnaire. Sur les 14 démissions annoncées par Serge
Deyglun, une seule ne s'est pas réalisée. Un seul fonctionnaire est donc allé finir ses
jours à Québec.
La rivière Sainte-Anne
Il
ne me reste que quelques mois de plus à passer à la Régie.
Et comme mon avenir est maintenant assuré à la Santé, je décide de m'attaquer
au problème de pollution de la rivière Sainte-Anne où, pendant
la période de la pêche aux petits poissons des chenaux,
on ne se gêne pas pour laisser des déchets sur la glace
et les assaisonner de petits et gros besoins.
Comme
il n'y a pas d'installations sanitaires sur les lieux
pour les 10 000 pêcheurs venant de partout pour s'adonner
à la pêche, on comprend très vite que la rivière Sainte-Anne
écope lourdement. Après
la période de pêche, il est coutumier de voir un bien
triste spectacle sur la rivière: des montagnes de déchets
qui sombrent à la fonte des glaces.
À Montréal, Serge Deyglun, déjà sur la brèche dans
le dossier de cette rivière, tire à bout portant sur la
Régie des eaux pour qu'elle prenne ses responsabilités.
De mon côté,
je joue mes cartes et me démène pour établir un système de collecte de
vidanges et installer des toilettes publiques sur la glace, à des endroits stratégiques. Alors que Serge Deyglun insiste à grands renforts
d'articles et de titres sur la nécessité d'agir pour sauver
la rivière Sainte-Anne, je m'égosille à faire la preuve
que les solutions sont là, toutes simples, à portée
de la main. Cette campagne a fait un bruit énorme.
Un jour, en lisant La Presse, les régisseurs sont mis au courant de mes activités. Ils
considèrent mon initiative comme un manque de loyauté envers
la Régie des eaux. Et le fait qu'à leurs yeux, je me sois associé
avec un véritable démon en la personne de Serge Deyglun,
justifie leurs accusations. Quelques jours plus tard,
j'ai la surprise de recevoir une lettre de la Régie, m'interdisant
formellement de remettre les pieds à Sainte-Anne-de-la-Pérade
et de frayer avec les citoyens, car «sachez-le,
Monsieur LeSauteur, la Régie des eaux est un organisme quasi
judiciaire».
Momentanément, l'incident met fin à mes expéditions
sur la rivière Sainte-Anne. De toute façon, je viens de
rencontrer un obstacle de taille:
le lit de la rivière Sainte-Anne est de propriété privée.
La municipalité ne peut donc pas organiser la collecte
des vidanges sur la glace.
Enfin, le moment est venu de quitter la Régie des eaux
pour passer à la Santé. Cependant, mon arrivée à la Santé
ne se passe pas comme je l'avais imaginée, quelques mois
plutôt. Au moment de mon transfert, voilà que les professionnels
du gouvernement se mettent en grève. C'est donc sur le trottoir,
pancarte de la CSN en mains, sous les yeux de ma future
secrétaire qui m'observe de l'intérieur à partir du bureau que je
dois occuper, que je passe mes
trois premiers mois à la Santé.