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XIV. Un Fleuve, Un Parc
La bataille de Contrecoeur


Pour ma prochaine grande bataille, je cible l'archipel de Contrecoeur, un chapelet de 17 îles, une véritable terre d'asile pour la sauvagine, un milieu où les chenaux s'entrecroisent et les herbiers aquatiques pullulent. Tous les printemps, ces îles basses disparaissent sous les flots. Un véritable royaume pour le gibier d'eau.

Le Service canadien de la faune
Je fais appel au Service canadien de la faune, responsable pour l'ensemble du Canada, de la gestion de l'entente internationale sur la protection des oiseaux migrateurs. Cet organisme dispose des fonds nécessaires pour acquérir des marais ou des terres basses, propres à la reproduction du canard et autres oiseaux migrateurs. L'archipel de Contrecoeur couvre approximativement 400 acres, et ce royaume unique peut être acheté pour 8/10 de cent le pied carré. Une aubaine!

La Sidbec
Je jubile et je prie pour que la transaction se réalise. Habituellement plus bavard, le Service canadien de la faune se montre particulièrement discret dans ce dossier. Et pour cause! À l'entrée de Contrecoeur, se dressait la Sidbec, symbole de notre émancipation économique. Ce géant a d'autres projets sur la vocation du fleuve.

Déjà propriétaire de quatre îles, la Sidbec rêve de construire un port en eau profonde. Une fois de plus, dans la bataille pour voir triompher Un Fleuve, Un Parc, je suis confronté à la force du développement.

Officiellement, même si tout démontre le contraire, j'entends dire que le coût d'achat de l'archipel de Contrecoeur est trop élevé. Pourtant, la ville de Toronto n'avait pas hésité à récupérer 86 acres à 240 $ du pied carré sur le lac Ontario.

Mais ces tergiversations politiques et économiques ne réussissent pas à me faire abandonner la partie. Dans les semaines qui suivent, je surveille de très près les travaux de remblayage effectués par la Sidbec, des travaux d'autant plus inacceptables qu'ils vont bientôt bloquer un étroit chenal navigable qui longe la rive.  

 De nouveau, j'alerte l'opinion publique et, sous une mer de protestations, Sidbec cède et met fin à son remblayage.

Victoire
Et le silence du Service canadien de la faune s'explique enfin. En adoptant le style discret, effacé, on voulait éviter que des spéculateurs se pointent pour entraîner une hausse vertigineuse du prix des îles. À la fin de novembre 1975, par le biais du Service canadien de la faune, le gouvernement fédéral se porte enfin acquéreur de 13 des 17 îles de Contrecoeur, dont il fait une nouvelle réserve pour protéger l'habitat des oiseaux migrateurs. Elle porte aujourd'hui le nom de Réserve nationale de faune des Iles de Contrecoeur.

Ainsi, malgré les difficultés, s'ajoute une autre grande victoire à ma croisade pour sauver le Saint-Laurent. Je savoure ce succès, loin de me douter qu'à Québec, le gouvernement péquiste s'apprête à piquer sa petite crise habituelle.  

Les péquistent saisis d'épouvante
S
elon le Dr Camille Laurin, l'achat de l'archipel de Contrecoeur par le gouvernement fédéral est une entreprise systématique de dépossession du Québec. À l'analyse de cette déclaration, j'imagine tout de suite que le gouvernement fédéral va mettre l'archipel de Contrecoeur sur des barges pour ensuite le remorquer jusqu'à la rivière des Outaouais, au pied de la capitale nationale.

Je trouve la déclaration du Dr Laurin carrément stupide et je le lui fais savoir. De quoi se plaint-on? Au lieu de décréter un moratoire et de s'engager résolument dans un programme d'acquisition pour appuyerconcrètement Un Fleuve, Un Parc, le gouvernement du Québec a préféré confier à l'Office de planification et de développement du Québe (OPDQ) la mission de saborder le projet . Il a maintenant le culot d'accuser le gouvernement fédéral d'intervention en sol Québécois, de dénigrer son initiative de sauvegarde des milieux naturels alors que le gouvernement du Québec s'enlise dans sa propre incurie. S'il y a des blâmes à adresser, c'est plutôt au gouvernment du Québec qu'il faut le faire.

Les chasseurs de canards dérapent
La réaction négative des chasseurs de sauvagine, peu après l'achat de l'archipel de Contrecoeur, m'a aussi causé une énorme déception: moi qui croyais naïvement qu'ils seraient heureux d'apprendre que leur gibier favori disposait maintenant d'un habitat protégé.

Que les chasseurs soient furieux de la création d'une réserve nationale de la faune a de quoi décontenancer. Je rédige immédiatement un article que je me propose de publier dans Québec, Chasse et Pêche.  Cet article explique aux chasseurs de sauvagine ce qui se passe. Non seulement l'initiative du gouvernement fédéral protège le fleuve, mais le Service canadien de la faune n'a nullement l'intention d'y interdire la chasse! L'acquisition de l'archipel donne aux Québécois une spectaculaire victoire dans le domaine de la protection de la faune.

Comme mon article critique Sidbec d'une façon plutôt virile, Québec, Chasse et Pêche refuse de le publier. Heureusement, Guy Pagé, chroniqueur de chasse et de pêche au Journal de Montréal, et dont le support ne s'est jamais démenti, m'offre sa tribune et publie l'article. Grâce à Guy Pagé, et à partir de l'une des plus importantes tribunes au Québec, je rappelle certaines vérités aux chasseurs et je les invite à passer leur colère sur le dos de la Sidbec, laquelle refuse toujours de céder ses îles et se permet en plus de ravager les rives du fleuve, une partie de l'habitat de la sauvagine. J'en profite pour suggérer des changements profonds dans la mentalité des chasseurs.

En se portant acquéreur de l'archipel de Contrecoeur, le gouvernement fédéral a posé un geste extrêmement appréciable pour la protection du canard et l'avenir de la chasse.

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