Pour ma prochaine grande bataille, je cible l'archipel de Contrecoeur, un
chapelet de 17 îles, une véritable terre d'asile pour la
sauvagine, un milieu où les chenaux s'entrecroisent et
les herbiers aquatiques pullulent. Tous les printemps, ces îles basses
disparaissent sous les flots. Un véritable royaume pour le
gibier d'eau.
Le Service
canadien de la faune
Je fais appel au Service canadien de la faune, responsable pour
l'ensemble du Canada, de la gestion de l'entente internationale sur
la protection des oiseaux migrateurs. Cet organisme dispose des
fonds nécessaires pour acquérir des marais ou des
terres basses, propres à la reproduction du canard et autres
oiseaux migrateurs. L'archipel de Contrecoeur couvre
approximativement 400 acres, et ce royaume unique peut être
acheté pour 8/10 de cent le pied carré. Une
aubaine!
La Sidbec
Je jubile et je prie pour que la transaction se réalise. Habituellement plus bavard, le Service canadien
de la faune se montre particulièrement discret dans ce dossier. Et pour
cause! À l'entrée de Contrecoeur, se dressait la
Sidbec, symbole de notre émancipation économique. Ce
géant a d'autres projets sur la vocation du fleuve.
Déjà propriétaire de quatre îles, la Sidbec rêve
de construire un port en eau profonde. Une
fois de plus, dans la bataille pour voir triompher Un Fleuve, Un Parc,
je suis confronté à la force du développement.
Officiellement, même si tout démontre le
contraire, j'entends dire que le coût d'achat de l'archipel de Contrecoeur est
trop élevé. Pourtant, la ville de Toronto n'avait
pas hésité à récupérer 86 acres à 240 $ du pied carré sur le
lac Ontario.
Mais ces
tergiversations politiques et économiques ne réussissent pas à me faire abandonner la partie. Dans les
semaines qui suivent, je surveille de très
près les travaux de remblayage effectués par la Sidbec,
des travaux d'autant plus inacceptables qu'ils vont bientôt bloquer un
étroit chenal navigable qui longe la rive.
De nouveau, j'alerte l'opinion publique
et, sous une mer de protestations, Sidbec cède et met fin
à son remblayage.
Victoire
Et le silence du Service canadien de la faune
s'explique enfin. En adoptant le style discret, effacé, on
voulait éviter que des spéculateurs se pointent pour
entraîner une hausse vertigineuse du prix des îles. À la fin de novembre 1975, par le biais du Service
canadien de la faune, le gouvernement fédéral se porte
enfin acquéreur de 13 des 17 îles de Contrecoeur, dont il fait une
nouvelle réserve pour
protéger l'habitat des oiseaux migrateurs. Elle porte aujourd'hui le
nom de Réserve nationale de faune des Iles de Contrecoeur.
Ainsi, malgré
les difficultés, s'ajoute une autre grande victoire à
ma croisade pour sauver le Saint-Laurent. Je savoure ce succès, loin
de me douter qu'à Québec, le gouvernement péquiste s'apprête
à piquer
sa petite crise habituelle.
Les péquistent
saisis d'épouvante
Selon le Dr Camille Laurin, l'achat de l'archipel de Contrecoeur par le
gouvernement fédéral est une entreprise
systématique de dépossession du Québec. À l'analyse de cette déclaration, j'imagine
tout
de suite que le gouvernement fédéral va mettre l'archipel de
Contrecoeur sur des barges pour ensuite le remorquer jusqu'à la
rivière des Outaouais, au pied de la capitale nationale.
Je trouve
la
déclaration du Dr Laurin carrément
stupide et je le lui fais savoir. De quoi se plaint-on? Au lieu de décréter un
moratoire et de s'engager résolument dans un programme
d'acquisition pour appuyerconcrètement Un Fleuve, Un Parc, le gouvernement du Québec a
préféré confier à l'Office de planification et de développement du
Québe (OPDQ) la mission de
saborder le projet . Il a
maintenant le culot d'accuser le gouvernement fédéral d'intervention en
sol Québécois, de dénigrer son initiative de sauvegarde des
milieux naturels alors que le gouvernement du Québec
s'enlise dans sa propre incurie. S'il y a des blâmes à adresser,
c'est plutôt au gouvernment du Québec qu'il faut le faire.
Les chasseurs de canards dérapent
La réaction négative des chasseurs de sauvagine, peu après
l'achat de l'archipel de Contrecoeur, m'a aussi causé une
énorme déception: moi qui croyais naïvement qu'ils
seraient heureux d'apprendre que leur gibier favori disposait
maintenant d'un habitat protégé.
Que les
chasseurs soient furieux de la création d'une
réserve nationale de la faune a de quoi
décontenancer. Je rédige immédiatement un article
que je me propose de publier dans Québec, Chasse et Pêche.
Cet article explique aux chasseurs de sauvagine ce qui se
passe. Non seulement l'initiative du gouvernement fédéral
protège le
fleuve, mais le Service canadien de la faune n'a nullement l'intention
d'y interdire la chasse! L'acquisition de l'archipel donne
aux Québécois une spectaculaire
victoire dans le domaine de la protection de la faune.
Comme mon article critique Sidbec d'une façon plutôt virile,
Québec, Chasse et Pêche refuse de le publier. Heureusement, Guy Pagé, chroniqueur de chasse et de pêche
au Journal de Montréal, et dont le support ne s'est jamais
démenti, m'offre sa tribune et publie l'article.
Grâce à Guy Pagé, et à partir de l'une des
plus importantes tribunes au Québec, je rappelle
certaines vérités aux chasseurs et je les invite à
passer leur colère sur le dos de la Sidbec, laquelle refuse
toujours de céder ses îles et se permet en plus de ravager les
rives du fleuve, une partie de l'habitat de la sauvagine. J'en profite pour suggérer des changements profonds dans la
mentalité des chasseurs.
En se portant
acquéreur de l'archipel de Contrecoeur, le gouvernement fédéral
a posé un geste extrêmement appréciable pour la
protection du canard et l'avenir de la chasse.