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IX. Période de fourmillement


De retour de la Commission, assis devant l'amas de correspondance qui m'attend au ministère de la Santé, une lettre en particulier attire mon attention. On m'invite à donner des cours sur l'hygième publique aux ingénieurs de l'École Polytechnique inscrits à la maîtrise en génie sanitaire. Ça m'étonne!

Un chimiste chez les ingénieurs
Comment peut-on demander à un chimiste de donner des cours à des ingénieurs, sachant la forte rivalité qui existe entre les deux disciplines? Mais l'occasion me paraît belle de pouvoir m'adresser à ces apprentis savants, avant qu'ils ne soient complètement déformés par leur spécialisation. À la surprise des ingénieurs, je commence invariablement mon cours en rappelant les grands principes de base des techniques d'épuration des eaux, en utilisant la «bécosse» comme exemple.

Pour de futurs ingénieurs appelés un jour à construire de vastes usines d'épuration des eaux, des aérateurs et des bassins de sédimentation sur la base de savants calculs, mon approche représente un véritable choc culturel. Je prends d'ailleurs un malin plaisir à leur mettre sous le nez que ce sont les microbes qui font tout le travail d'épuration dans une usine de traitement des eaux, pas les ingénieurs!

Ma façon assez peu orthodoxe et déroutante d'enseigner fait boule de neige, et Guy Vaillancourt, un ex-collègue de la Régie des eaux devenu professeur émérite à l'Université du Québec à Trois-Rivières, m'ouvre à son tour les portes de sa vénérable institution. Je dois, cette fois-ci, enseigner à des étudiants provenant de différentes disciplines scientifiques. Le principe est le même: faire comprendre à ces futurs savants que, s'ils veulent vraiment servir les citoyens et la cause de l'environnement, ils doivent changer d'attitude. Pour les aider à comprendre, j'utilise toutes sortes d'exemples démontrant comment les scientifiques en arrivent plutôt à jouer le jeu des politiciens et des industriels au détriment de la collectivité.

Mes meilleurs exemples: le DDT et la thalidomide. Dans les deux cas, ces produits ont été mis sur le marché sans que personne ne sache vraiment ce qui se passerait. Comme d'habitude, on n'a pas pris le soin de s'assurer d'avance qu'il n'y aura pas d'effets secondaires ou différés. Plus grave encore, la plupart des scientifiques ont tablé sur leur crédibilité pour endormir la population, en entonnant en choeur, le refrain consacré des nouvelles découvertes: «Rien ne prouve que ces produits sont nocifs. Il faut croire qu'ils sont inoffensifs.» Et si d'aventure les choses se gâtent en cours de route, les mêmes spécialistes héritent de plantureux contrats des politiciens pour étudier les problèmes qu'ils ont enfantés!

La Résistance
À cette même époque, je sens le besoin d'ouvrir un front tout spécial pour aider les médias d'information dans leur travail. Inondés de propagande gouvernementale provenant des différents ministères, ils tombent souvent dans le panneau et ils en arrivent ainsi à induiser les citoyens en erreur. Le Bureau de résistance contre la pollution (La Résistance), que je dirige clandestinement avec Richard Nelson et une relationniste professionnelle, agira comme une sorte de mentor pour eux, mais dans le secret le plus absolu, bien sûr! Je rêve d'un Bureau qui voit, dans la mesure du possible, à ce que l'information transmise par les médias dans le domaine de l'environnement contribue à former une opinion publique éclairée au Québec.

Un premier exercice a lieu à la ferme forestière expérimentale de la CIP, à Harrington. Plusieurs journalistes de la presse écrite et parlée, et de la rélévision, sont invités à venir passer quelques jours à Harrington pour assister à une clinique sur les grands principes de défense de l'environnement tout en apprenant, par des exemples concrets, à lire entre les lignes des communiqués de presse souvent mensongers des différents ministères touchant de près ou de loin le domaine de l'environnement. Le mot d'ordre: «Top Secret». Personne ne devait jamais dévoiler le nom des animateurs (tous des fonctionnaires), ni l'existence du Bureau de la résistance. Tous sont informés dans ce sens avant leur départ. À la toute dernière minute, malheureusement, un journaliste se désiste. Il est immédiatement remplacé, au pied levé, mais dans l'énervement du moment, personne ne pense à informer le remplaçant du contexte explosif de cette rencontre. Pour lui, la clinique est une affaire en or. Un fonctionnaire qui organise une sorte de porte ouverte sur les entrailles du gouvernement du Québec, ça ne s'était jamais vu. Résultats: le dimanche matin, en revenant de Harrington, me voilà à la une du journal The Montreal Gazette. Mauvais quart d'heure!

Si l'idée même du Bureau de la résistance n'est pas la plus géniale au point de vue stratégique, le nom n'est pas, lui non plus, des plus heureux, à une époque où les felquistes dominent encore la scène au Québec. Avant même que le Bureau ne prenne vraiment son envol, je suis prévenu que La Résistance est classée parmi les mouvements subversifs qui font l'objet d'une surveillance particulière de la part de la Gendarmerie Royale. Il ne reste plus qu'à saborder le Bureau.

Le Programme des lacs
Mes nombreuses activités et mon omniprésence dans les organes de presse aménent de l'eau au moulin au ministère de la Santé. Les citoyens me prennent pour un thaumaturge et pensent même que je peux régler tous leurs problèmes du jour au lendemain. Je suis submergé d'appels. Lors de ces entretiens téléphoniques avec les villégiateurs en particulier, j'insiste pour qu'ils travaillent au sein d'une association. Je les aide à se regrouper et je me rends sur place pour discuter avec eux de leurs problèmes et des stratégies à adopter. Depuis longtemps déjà, parcourant les routes à bride abattue, je réalise que je ne peux pas indéfiniment galoper d'un lac à l'autre, à la suite de plaintes, pour apporter des solutions à des cas particuliers. Ces réflexions vont me mener à une nouvelle approche où la participation active des citoyens concernés sera nécessaire.

Sur tous les lacs, des associations aguerries et vigilantes doivent être capables de diagnostiquer les maux dont souffrent leurs lacs et d'exiger l'application des correctifs qui s'imposent. Et c'est dans cette perspective que j'amorce la mise sur pied de l'imposant Programme des lacs qui a permis aux villégiateurs de s'impliquer directement dans l'épuration et la sauvegarde de leur lac pendant plus de 25 ans. Le Programme des lacs a réussi à mobiliser jusqu'à 1000 associations regroupées au sein de la puissante Fédération des associations pour la protection de l'environnement des lacs (la FAPEL), une force impressionnante dans le domaine de la protection de l'environnement, une force propre à faire trembler les politiciens.

Le Programme des plages
En dehors des villégiateurs, ce sont les mères de famille qui m'assaillent au téléphone. Éveillées au problème de la pollution, elles veulent connaître les dangers que courent leurs enfants lorsqu'ils se baignent dans un des cours d'eau de la grande région métropolitaine. À l'approche de la belle saison, les questions affluent: «Peut-on se baigner sans crainte dans la rivière des Prairies?» «À quel endroit nos enfants peuvent-ils patauger sans danger?»

Bien avant mon arrivée au ministère de la Santé, les mères de famille posaient déjà ces questions aux fonctionnaires en place, mais ces derniers répondaient de façon si évasive qu'elles finissaient par ne plus rappeler. En désespoir de cause, elles sortaient l'arrosoir. Hormis quelques analyses consignées sur des bouts de papier, le ministère de la Santé n'avait jamais effectué de prélèvements systématiques des eaux des plages publiques, ce qui est indispensable pour informer correctement la population sur les risques à courir en cas de fréquentation assidue d'une plage polluée. Les dossiers du ministère indiquent bien qu'on a déjà pensé à mettre un système de contrôle de la qualité des eaux des plages sur pied, mais les fonctionnaires ont préféré s'assoir sur le tas, craignant de créer des attentes dans la population. De savoir que l'un des plus vieux ministères du Québec, dont le rôle était précisément de protéger la santé de la population, tergiverse quant à la pertinence d'intervenir me choque. J'entreprends donc sans plus tarder une série de prélèvements sur les plages les plus fréquentées de la région métropolitaine. Et c'est ainsi qu'est né le Programme des plages.

Personne ne veut avoir une épidémie de fièvre thyphoïde sur les bras au Québec. Et pourtant, pour protéger l'industrie touristique qui aide à équilibrer leurs budgets, les municipalités multiplient les obstacles et finissent par annuler mes efforts. Ce sont les ordonnances du ministère de la Santé qui ont mis fin à ce genre d'irresponsabilité. À la suite d'une ordonnance émise par le Ministère de la Santé, les municipalités sont placées dans l'obligation d'informer la population  sur la qualité des eaux de leurs plages, nonobstant les impératifs touristiques. En créant, à cette époque, le Programme des plages, j'espère susciter la formation de groupes de citoyens qui, se portant à la défense de leurs lieux de baignade, forceront les autorités gouvernementales et municipales à corriger les problèmes à la source, c'est-à-dire à épurer les eaux des grands cours d'eau de la région de Montréal.

Je vois le Programme des plages comme un levier indispensable pour la création d'un programme d'assainissement des eaux au Québec. Hélas! Aucun citoyen ne s'est jamais présenté pour assumer le leadership d'une vaste campagne de dépollution de nos plages et forcer ainsi le gouvernement du Québec à prendre ses responsabilités. Les journalistes ont été les seuls à soutenir ce programme.

Le Programme des plages marque, à la Santé, le début d'une guerre sourde contre mes approches. On me reproche de prendre des initiatives (crime grave dans la Fonction publique) sans en avoir parlé à mes supérieurs, d'inquiéter inutilement les citoyens et de créer au sein de la population des attentes que le Ministère ne pourra pas combler, puisqu'il a mis ses priorités ailleurs.

Malgré ces tracasseries, le Programme des plages s'est implanté solidement comme un outil de prévention de la santé publique. J'ai gardé ce programme sous mon aile pendant 15 ans, jusqu'à ce que le ministère de l'Environnement s'en empare et que, édulcoré, il perde toute crédibilité. C'est à partir de cette expérience que j'ai réalisé que, pour protéger l'environnement, j'aurais toujours à lutter contre les pontifes de la Fonction publique.

Dossier pollution
Un bon matin, alors que j’étais encore au ministère de la Santé, j’ai eu la surprise de retrouver Marcel Chaput sur ma route. Seul à reconnaître sa valeur et à l'aider dans le besoin, le Journal de Montréal lui avait confié une chronique sur la santé. Il écrivait souvent sur les méfaits de la pollution. Un jour, à voir le titre de sa chronique, je réalise qu'il n'avait pas une très haute opinion du ministère de la Santé. «Dormez inquiets.» disait-il, «le ministère de la Santé veille sur nous!»

Piqué par ce titre, je reprends contact avec lui pour découvrir que nous partagions la même ambition: celle d'écrire un livre sur la pollution. Un an plus tard, les Éditions du Jour publient Dossier pollution, un livre provoquant, signé Chaput et Le Sauteur. Ce livre fait beaucoup de bruit à l'époque. Il se vend à plus de 40 000 exemplaires. La publication de Dossier pollution a grandement contribué à me faire connaître comme protecteur de l'environnement dans toutes les régions du Québec, sauf au gouvernement du Québec où le livre a été systématiquement et malicieusement exclu des lectures recommandées, tant au Service de protection de l'environnement qu'au ministère de l'Environnement qui lui a succédé.  

Catastrophe
Un incendie qui rase l'édifice du ministère de la Santé va changer pas mal de choses. En milieu normal, un incendie dérange énormément, mais dans un ministère, c'est le retour au néant. Fuyant l'incendie dévastateur, je me réfugie sur le trottoir avec mes employés. Quelques semaines plus tard, malgré mes efforts pour convaincre Québec de la nécessité de me trouver rapidement un bureau, je suis toujours sur le trottoir. Si on me donnait carte blanche, ça ne tarderait pas. Trop simple! Il faut planifier, paraît-il!

Dans les semaines qui suivent, un flot ininterrompu de fonctionnaires planificateurs débarquent à Montréal. Mais ils passent plus de temps à faire les magasins de la rue Sainte-Cahterine qu'à planifier la réinstallation de mon équipe. Je devine que j'en ai encore pour longtemps à faire les trottoirs. Pour continuer à fonctionner, poursuivre mes travaux et rétablir les lignes de communication, il devient impératif de contourner les planificateurs.

Je décide d'agir seul et de m'installer par mes propres moyens. Advienne que pourra! C'est en pensant à la Régie des eaux, boulevard Crémazie, que me vient une idée: il doit bien y avoir suffisamment d'espace, dans mon ancienne alma mater pour loger mon équipe. Je me précipite sur les lieux. Et sans plus attendre, je fais mon nid exactement à l'endroit que j'occupais précédement alors que j'étais à l'emploi de la Régie des eaux, à la seule différence que nous avons un nouveau voisin de palier: la division des maladies vénériennes du ministère de la Santé. L'équipe est de nouveau prête au combat.

Quant aux planificateurs, ils ont profité de l'incendie pour déplacer le bureau chef du ministère de la Santé de Montréal à Québec, tout comme le Parlement, anciennement situé à Montréal a été déménagé à Québec à la suite d'un incendie. Seul le laboratoire devait rester à Montréal et, deux ans plus tard, il n'avait pas encore été relocalisé.

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