De retour de la Commission, assis devant l'amas de correspondance
qui m'attend au ministère de la Santé, une lettre en
particulier attire mon attention. On m'invite à donner des
cours sur l'hygième publique aux ingénieurs de l'École Polytechnique
inscrits à la maîtrise en génie sanitaire. Ça m'étonne!
Un chimiste
chez les ingénieurs
Comment peut-on demander à un chimiste de donner des cours à des ingénieurs,
sachant la forte rivalité qui existe entre les deux
disciplines? Mais l'occasion me paraît belle de pouvoir
m'adresser à ces apprentis savants, avant qu'ils ne soient
complètement déformés par leur spécialisation. À la surprise des ingénieurs, je commence
invariablement
mon cours en rappelant les grands principes de base des techniques d'épuration des eaux,
en utilisant la «bécosse» comme exemple.
Pour de futurs ingénieurs appelés un jour à construire
de vastes usines d'épuration des eaux, des aérateurs et
des bassins de sédimentation sur la base de savants calculs,
mon approche représente un véritable choc culturel. Je prends d'ailleurs
un malin plaisir à
leur mettre sous le nez que ce sont les microbes qui font
tout le travail
d'épuration dans une usine de traitement des eaux,
pas les ingénieurs!
Ma façon assez peu orthodoxe et déroutante
d'enseigner fait boule de neige, et Guy Vaillancourt, un ex-collègue
de la Régie des eaux devenu professeur émérite à l'Université
du Québec à Trois-Rivières, m'ouvre à son tour les portes
de sa vénérable institution. Je dois, cette fois-ci, enseigner
à des étudiants provenant de différentes disciplines scientifiques.
Le principe est le même: faire comprendre à ces futurs
savants que, s'ils veulent vraiment servir les citoyens
et la cause de l'environnement, ils doivent changer d'attitude.
Pour les aider à comprendre, j'utilise toutes sortes d'exemples
démontrant comment les scientifiques en arrivent plutôt
à jouer le jeu des politiciens et des industriels au détriment
de la collectivité.
Mes meilleurs exemples: le DDT et la
thalidomide. Dans les deux cas, ces produits ont été
mis sur le marché sans que personne ne sache vraiment ce
qui se passerait. Comme d'habitude, on n'a pas pris le soin
de s'assurer d'avance qu'il n'y aura pas d'effets secondaires
ou différés. Plus grave encore, la plupart des scientifiques ont
tablé sur leur crédibilité pour endormir la population,
en entonnant en choeur, le refrain consacré des nouvelles
découvertes: «Rien ne prouve que ces produits sont
nocifs. Il faut croire qu'ils sont inoffensifs.» Et si
d'aventure les choses se gâtent en cours de route, les mêmes
spécialistes héritent de plantureux contrats des politiciens
pour étudier
les problèmes qu'ils ont enfantés!
La Résistance
À
cette même époque, je sens le besoin d'ouvrir un front tout spécial
pour aider les médias d'information dans leur travail. Inondés
de propagande gouvernementale provenant des différents
ministères, ils tombent souvent dans le panneau et ils en
arrivent ainsi à induiser
les citoyens en erreur.
Le Bureau de résistance contre la pollution (La Résistance),
que je dirige clandestinement avec Richard Nelson et
une relationniste professionnelle, agira comme une sorte de mentor
pour eux, mais dans le secret le plus absolu, bien sûr!
Je rêve d'un Bureau qui voit, dans la mesure du possible,
à ce que l'information transmise par les médias dans le
domaine de l'environnement contribue à former une opinion
publique éclairée au Québec.
Un premier exercice a lieu à la ferme
forestière expérimentale de la CIP, à Harrington. Plusieurs
journalistes de la presse écrite et parlée, et de la rélévision,
sont invités à venir passer quelques jours à Harrington
pour assister à une clinique sur les grands principes de
défense de l'environnement tout en apprenant, par des exemples
concrets, à lire entre les lignes des communiqués de presse
souvent mensongers des différents ministères touchant de
près ou de loin le domaine de l'environnement. Le mot d'ordre:
«Top Secret». Personne ne devait jamais dévoiler le
nom des animateurs (tous des fonctionnaires), ni l'existence
du Bureau de la résistance. Tous sont informés dans ce sens
avant leur départ. À la toute dernière minute, malheureusement,
un journaliste se désiste. Il est immédiatement remplacé,
au pied levé, mais dans l'énervement du moment, personne
ne pense à informer le remplaçant du contexte explosif de
cette rencontre. Pour lui, la clinique
est une affaire en or. Un fonctionnaire qui organise
une sorte de porte ouverte sur les entrailles du gouvernement
du Québec, ça ne s'était jamais vu. Résultats: le dimanche
matin, en revenant de Harrington, me voilà à la une du journal
The Montreal Gazette. Mauvais quart d'heure!
Si l'idée même du Bureau de la résistance
n'est pas la plus géniale au point de vue stratégique, le nom n'est pas, lui non plus,
des plus heureux, à une époque où les felquistes dominent encore
la
scène au Québec. Avant même que le Bureau ne prenne vraiment
son envol,
je suis prévenu que La Résistance est classée parmi
les mouvements subversifs qui font l'objet d'une surveillance particulière
de la part de la Gendarmerie Royale.
Il ne reste plus qu'à saborder le Bureau.
Le Programme des lacs
Mes
nombreuses activités et mon omniprésence dans les organes
de presse aménent de l'eau au moulin au ministère de la
Santé. Les citoyens me prennent pour un thaumaturge et pensent
même que je peux régler tous leurs problèmes du jour au
lendemain. Je suis submergé d'appels.
Lors de ces entretiens téléphoniques avec les villégiateurs
en particulier, j'insiste pour qu'ils travaillent au sein d'une association.
Je les aide à se regrouper et je me rends sur place pour
discuter avec eux de leurs problèmes et des stratégies
à adopter. Depuis longtemps déjà,
parcourant les routes à bride abattue, je réalise que je
ne peux pas indéfiniment galoper d'un lac à l'autre,
à la suite de plaintes, pour apporter des solutions à des
cas particuliers. Ces réflexions vont me mener à
une nouvelle approche où la participation
active des citoyens concernés
sera nécessaire.
Sur tous les lacs, des associations
aguerries et vigilantes doivent être capables de diagnostiquer
les maux dont souffrent leurs lacs et d'exiger l'application
des correctifs
qui s'imposent. Et c'est dans cette perspective que j'amorce la mise sur pied de l'imposant Programme des lacs qui a permis
aux villégiateurs de s'impliquer directement dans l'épuration
et la sauvegarde de leur lac pendant plus de 25 ans. Le
Programme des lacs a réussi à mobiliser jusqu'à 1000 associations
regroupées au sein de la puissante Fédération des associations
pour la protection de l'environnement des lacs (la FAPEL),
une force impressionnante dans le domaine de la protection
de l'environnement, une force propre à faire trembler les politiciens.
Le Programme des plages
En
dehors des villégiateurs, ce sont les mères de famille qui
m'assaillent au téléphone. Éveillées au problème de la
pollution, elles veulent connaître les dangers que courent
leurs enfants lorsqu'ils se baignent dans un des cours d'eau
de la grande région métropolitaine. À l'approche de la belle
saison, les questions affluent: «Peut-on se baigner sans
crainte dans la rivière des Prairies?» «À quel endroit nos
enfants peuvent-ils patauger sans danger?»
Bien avant mon arrivée au ministère de la Santé, les mères
de famille posaient déjà ces questions aux fonctionnaires en place,
mais ces derniers répondaient de façon si évasive qu'elles
finissaient par ne plus rappeler. En désespoir de
cause, elles sortaient l'arrosoir. Hormis quelques analyses consignées sur
des bouts de papier, le ministère de la Santé n'avait jamais
effectué de prélèvements systématiques des eaux des plages
publiques, ce qui est indispensable pour informer
correctement la population sur les risques à courir en cas
de fréquentation assidue d'une plage polluée. Les dossiers
du ministère indiquent bien qu'on a déjà pensé à mettre un
système de contrôle de la qualité des eaux des plages sur
pied, mais les fonctionnaires
ont préféré s'assoir sur le tas, craignant de créer des attentes
dans la population. De savoir que l'un des plus vieux ministères
du Québec, dont le rôle était précisément de protéger la
santé de la population, tergiverse quant à la pertinence
d'intervenir me choque.
J'entreprends donc sans plus tarder une série de prélèvements
sur les plages les plus fréquentées de la région métropolitaine.
Et c'est ainsi qu'est né le Programme des plages.
Personne ne veut avoir une épidémie
de fièvre thyphoïde sur les bras au Québec.
Et pourtant, pour protéger l'industrie
touristique qui aide à équilibrer leurs budgets,
les municipalités multiplient les obstacles et
finissent par annuler mes efforts. Ce sont les ordonnances
du ministère de la Santé qui
ont mis
fin à ce genre d'irresponsabilité. À la suite
d'une ordonnance émise par le Ministère de la Santé, les
municipalités sont placées dans l'obligation d'informer
la population sur la qualité des eaux de leurs plages, nonobstant les impératifs
touristiques. En créant, à cette époque, le Programme des plages, j'espère
susciter la formation de groupes de citoyens
qui, se portant à la défense de leurs lieux de baignade, forceront
les autorités gouvernementales et municipales à corriger
les problèmes à la source, c'est-à-dire à épurer les eaux
des grands cours d'eau de la région de Montréal.
Je vois
le Programme des plages comme un levier indispensable
pour la création d'un programme d'assainissement des eaux
au Québec.
Hélas! Aucun citoyen ne s'est jamais présenté pour assumer le leadership
d'une vaste campagne de dépollution de nos plages et forcer
ainsi le gouvernement du Québec à prendre ses responsabilités.
Les journalistes ont été les seuls à soutenir ce programme.
Le Programme des plages marque, à la Santé,
le début
d'une guerre sourde contre mes approches. On me reproche de prendre
des initiatives (crime grave dans la Fonction publique)
sans en avoir parlé à mes supérieurs, d'inquiéter inutilement
les citoyens et de créer au sein de la population des attentes
que le Ministère ne pourra pas combler, puisqu'il a
mis ses priorités ailleurs.
Malgré ces tracasseries, le Programme
des plages s'est implanté solidement comme un outil de prévention de la
santé publique. J'ai gardé ce programme sous mon aile pendant
15 ans, jusqu'à ce que le ministère de l'Environnement
s'en empare et que, édulcoré, il perde toute crédibilité. C'est à partir
de cette expérience que j'ai réalisé que, pour protéger l'environnement, j'aurais toujours à lutter
contre les pontifes de la Fonction publique.
Dossier pollution
Un
bon matin, alors que j’étais encore au ministère de la Santé,
j’ai eu la surprise de retrouver Marcel Chaput sur
ma route. Seul à reconnaître sa valeur
et à l'aider dans le besoin, le Journal de Montréal lui avait confié
une chronique sur la santé. Il écrivait souvent sur les méfaits de la pollution.
Un jour, à voir le titre de sa chronique, je réalise qu'il
n'avait pas une très haute opinion du ministère de la Santé.
«Dormez inquiets.» disait-il, «le ministère de la Santé
veille sur nous!»
Piqué par ce titre, je
reprends contact avec lui pour découvrir que nous partagions
la même ambition: celle d'écrire un livre sur la pollution.
Un an plus tard, les Éditions du Jour publient Dossier pollution,
un livre provoquant, signé Chaput et Le Sauteur. Ce livre
fait beaucoup de bruit à l'époque. Il se vend à plus de
40 000 exemplaires. La publication de Dossier pollution
a grandement contribué à me faire connaître comme protecteur
de l'environnement dans toutes les régions du Québec, sauf
au gouvernement du Québec où le livre a été systématiquement
et malicieusement exclu des lectures recommandées,
tant au Service de protection de l'environnement
qu'au ministère de l'Environnement qui lui a succédé.
Catastrophe
Un
incendie qui rase l'édifice du ministère de la Santé va
changer pas mal de choses. En milieu normal, un incendie
dérange énormément, mais dans un ministère, c'est le retour
au néant. Fuyant l'incendie dévastateur,
je me réfugie sur le trottoir avec mes employés. Quelques semaines plus tard, malgré mes
efforts pour convaincre Québec de la nécessité de me
trouver rapidement un bureau, je suis toujours sur le trottoir.
Si on me donnait carte blanche, ça ne tarderait pas. Trop
simple! Il faut planifier, paraît-il!
Dans les semaines qui
suivent, un flot ininterrompu de fonctionnaires planificateurs
débarquent à Montréal. Mais ils passent plus de temps à faire
les magasins de la rue Sainte-Cahterine qu'à planifier la
réinstallation de mon équipe. Je devine que j'en ai encore
pour longtemps à faire les trottoirs. Pour continuer à fonctionner,
poursuivre mes travaux et rétablir les lignes de communication,
il devient impératif de contourner les planificateurs.
Je décide d'agir seul
et
de m'installer par mes propres moyens. Advienne que pourra!
C'est en pensant à la Régie des eaux, boulevard Crémazie,
que me vient une idée: il doit bien y avoir suffisamment
d'espace, dans mon ancienne alma mater pour loger
mon équipe. Je me précipite sur les lieux. Et sans plus
attendre, je fais mon nid exactement à l'endroit que j'occupais
précédement alors que j'étais à l'emploi de la Régie
des eaux, à la seule différence que nous avons un nouveau voisin de palier: la
division des
maladies vénériennes du ministère de la Santé. L'équipe est de nouveau prête au combat.
Quant aux planificateurs,
ils ont profité de l'incendie pour déplacer le bureau chef
du ministère de la Santé de Montréal à Québec, tout comme
le Parlement, anciennement situé à Montréal a été déménagé
à Québec à la suite d'un incendie. Seul le laboratoire devait
rester à Montréal et, deux ans plus tard, il n'avait pas encore
été relocalisé.