HISTORIQUE













 






I. Le commencement

Je ne suis pas un Canadien français comme les autres. Mon grand-père, originaire de l'île de Jersey, la plus grande des îles Anglo-Normandes, est arrivé au Québec, à Gaspé, en 1883. Comme la plupart des Jersiais de l'époque, il était de religion anglicane, mais de langue française, le français étant la langue officielle des États de Jersey et la seule langue d'enseignement dans les écoles.  Mais la langue de tous les jours était le jèrriais, une langue apparentée au vieux parler normand.

Mon grand-père a eu quatre enfants, tous nés au Québec. Deux d’entre eux ont épousé des Canadiennes françaises. Mon père, Wallace Édouard, a donc été baptisé.

Quant à moi, j’ai été élevé en français, dans la foi catholique, à Trois-Rivières, une petite ville à très forte majorité Canadienne française où j’ai toujours été considéré comme un Canadien français de souche, malgré les origines jèrriaises de la famille.

Mon père était de ceux qui croyaient qu'on devait parler anglais pour faire son chemin au Québec. Il n'a donc ménagé aucun effort pour m'aider à m'inscrire dans une institution américaine, le St. Michael's College, à Winooski, au Vermont, quand est venu, pour moi, le moment d’entrer à l’université. Je me suis inscrit en chimie. Pourquoi? Parce que, tout jeune, au début de l'adolescence, je m'étais mis dans la tête de devenir chimiste, tout simplement! Ne me demandez pas pourquoi, je l'ignore toujours.

La décision de m'envoyer aux États-Unis pour faire mes études supérieures a été un point tournant dans ma vie. Est-il besoin de rappeler qu'en 1947, le Québec est une société très repliée sur elle-même? Nous sommes au plus creux de ce qu’il est aujourd'hui convenu d’appeler «la grande noirceur». Mais cette époque, pour l'avoir vécue, n'a jamais été aussi noire qu'on veut bien se l'imaginer aujourd'hui. J'ai connu de bien plus sombres moments, depuis!

Le déracinement
Voilà que, d’un coup sec, je me retrouve dans une université de langue anglaise, au pays des grandes libertés. Le contraste est d'autant plus impressionnant que le campus du St. Michael's College a l’allure d’un camp militaire, tellement on y trouve d’anciens soldats retournant aux études avant de réintégrer la vie civile. Le gouvernement américain leur accordait priorité dans les universités. J’ai vécu mes premières années d’études dans une «barrack» de l'armée, installée sur le campus pour desservir cette population étudiante décuplée. Et je portais le kaki, comme la majorité des étudiants.

Cette expérience a profondément transformé ma vision du monde, sans toutefois me faire perdre mes racines canadiennes françaises! Bien au contraire! J’étais fier de l’immense drapeau fleurdelisé, dont j'avais pavoisé un mur de ma chambre et je me souviens avoir beaucoup souffert «du mal du pays».

De retour au Québec en 1951, mon diplôme de chimiste en poche, la langue anglaise n’est plus un mystère pour moi et une carrière toute tracée m'attend à la Canadian International Paper Co. (CIP). On m'assigne au contrôle de la qualité. Quelques années plus tard, je suis promu «surintendant-adjoint» de l'usine des pâtes chimiques. Je suis un des rares Canadiens français à avoir réussi à se hisser à ce niveau. À ce moment-là, l'usine de la CIP,  à Trois-Rivières, est la plus importante au monde!

La francisation
À l'époque, à la CIP, comme dans toutes les grandes industries du Québec, on parle français, bien sûr, mais entre Canadiens français, seulement. Pour s'adresser aux patrons, ou lorsqu'ils s'adressent à nous, on emprunte la langue de Shakespeare, of course! Tout l’ordinaire de l’usine est en anglais. Même les horaires des ouvriers sont rédigés en anglais. Le phénomène est tellement répandu que personne ne réalise jusqu'à quel point cette situation est absurde. Au contraire, elle est plutôt perçue comme une chose normale! Ah! la merveilleuse inconscience des Canadiens français.

Je devais certainement déjà avoir de la graine de nationaliste dans mon bagage génétique parce que, quelques mois après ma nomination, j’exige que toutes les affiches de l'usine soient traduites en français. Mes patrons, anglais, ne s'y objectent pas à ma grande surprise. Mais je ne peux en dire autant des employés sous mes ordres, pourtant tous des Canadiens français! Ils s'en plaignent ouvertement. Ils n’arrivent plus à se comprendre, disent-ils! La belle affaire!

Je dois dire que cette réaction m’a beaucoup embarrassé à l’époque. J'ai dû fouiller pas mal profondément dans mes convictions pour passer outre à ce mouvement de résistance inexplicable. Plus tard, cet incident — et bien d’autres — m’amènera à constater que les Canadiens français en ont toujours mis un peu trop épais sur le dos des anglais pour excuser leur propre pleutrerie. Je suis, aujourd'hui, encore plus persuadé que jamais que c’est dans nos rangs que se terrent nos pires «ennemis».

Le goût de l'environnement
Mes douze années à la CIP ont eu ceci de bon qu'elles m'ont permis d'avoir mes premiers contacts avec la forêt et la vie sauvage. Les compagnies forestières d'alors possédaient ici et là de nombreux clubs de chasse et de pêche, véritables petits royaumes de nature. J'étais membre de l'un de ces clubs, le Club Coo-Coo, un territoire de pêche de 22 lacs que la CIP mettait à la disposition des ouvriers de l'usine de Trois-Rivières. Inutile de dire que l'ardent pêcheur que j'étais ne manquait pas de provoquer toutes sortes d'occasions pour se rendre en forêt.

La gestion de la pêche
Un jour, en visitant le territoire du Club pour en savoir plus sur les conditions de vie des poissons, l'idée me vient d'effectuer des analyses de la qualité des eaux sur la plupart des lacs. Avec un laboratoire portatif fabriqué à l'usine, je n'hésite pas à mettre mon projet à exécution, au grand amusement de mes collègues.

Progressivement, mon attirance pour la nature se précise. Au cours des conversations et propos échangés avec mes collègues et amis, je parle toujours d'environnement et de conservation, si bien que le Conseil d'administration du Club Coo-Coo me nomme un jour président du Comité de biologie. Dès ce moment, on peut dire que ma véritable vocation se dessine vraiment. L'environnement est en train de devenir ma principale préoccupation.

Ma profession de chimiste, que j'ai plus tard appelée mon erreur de jeunesse, n'est plus qu'un incident de parcours par rapport au rôle que j'entrevois et désire jouer dans un domaine qui s'accorde mieux avec mes goûts. La chimie a quand même contribué à développer mon esprit d'analyse et à forger la rigueur de mon raisonnement.

Je ne cache pas que les années de mon mandat comme président du Comité de biologie ont été d'extraordinaires années de formation. Libre d'orienter les travaux à ma guise, disposant d'un budget respectable, j'en ai profité pour élargir mes connaissances dans le domaine de la conservation et de la gestion de la pêche.

Une nouvelle technique d'ensemencement
À cette époque, il était de pratique courante d'ensemencer les lacs avec des millions d'alevins, relâchés du haut des airs. On utilisait cette méthode spectaculaire pour soutenir les populations de truites dans les nombreux lacs du Club Coo-Coo. Pour ma part, et pour éviter les très nombreuses mortalités au moment de l'ensemencement, je préférais ensemencer des truites adultes. Mais leur transport posait de sérieux problèmes, surtout pour les lacs éloignés, difficiles d'accès. C'est à dos d'homme, chacun portant un lourd bidon de cinq gallons d'eau, que l'on devait transporter les truites. Une charge approximative de 32 kilos, pour un total de 50 truites. Travail épuisant qui éliminait toute possibilité d'ensemencements massifs.

Au cours de mes nombreuses lectures sur le sujet, j'apprends qu'on est en train de développer de nouvelles techniques d'ensemencement. Pour réduire le poids, on proposait le transport des truites dans des sacs de plastique gonflés d'oxygène, contenant un gallon d'eau plutôt que les cinq gallons usuels. Avant de les déposer dans les sacs, les truites étaient anesthésiées de sorte que leur métabolisme était radicalement ralenti et leurs exigences en oxygène réduites d'autant. Quoique les sacs étaient petits, la réserve d'oxygène à l'état pur qu'on introduisait dans la partie supérieure permettait de conserver les truites vivantes durant plusieurs heures, le temps d'effectuer les ensemencements.

Le Dr Gustave Prévost, président de l'Office de biologie du Québec, avait expérimenté la technique en expédiant de cette façon plusieurs truites à Paris, pour une exposition internationale. Je décide d'aller le rencontrer. C'était mon premier contact avec cet homme remarquable et le début d'une longue et profitable relation d'amitié. Les premiers échanges sur la technique nouvelle d'ensemencement me démontrent, toutefois, qu'elle exige encore trop d'eau pour permettre des ensemencements massifs de truites adultes. J'entreprends donc de pousser l'expérience plus loin.

Et c'est avec les moyens du bord que j'entreprends de prouver qu'il est possible de transporter 50 truites adultes, pour une période de huit heures, avec une seule pinte d'eau. Cette expérience, menée à terme, n'a pas été réalisée dans le décor d'un super laboratoire à la fine pointe de la technologie. Non, rien de tel.

Je m'étais tout simplement emparé de la salle des douches, attenante à l'atelier de plomberie de l'usine, et j'y avais installé une baignoire. Les plombiers de l'usine se sont fait un plaisir de construire un système capable d'assurer l'aération de l'eau pour une centaine de truites mouchetées, ébahies de se retrouver dans une vulgaire baignoire, au milieu d'un atelier de plomberie. J'ai dû effectuer de nombreux tests, varier les concentrations de drogue et faire l'essai de nombreux sacs de plastique, pour déterminer quelle serait la période de survie des truites.

Un jour, mon patron pénètre pour la première fois dans la salle des douches transformée en pisciculture. Quelques sacs de truites étaient suspendus au plafond et la place était encombrée de curieux. Il ne m'a jamais dit ce qu'il avait pensé de mon initiative, mais quelques jours plus tard, je l'ai de nouveau surpris en train d'observer mes truites. J'en ai déduit qu'il s'intéressait à mes recherches et qu'il allait se montrer tolérant et compréhensif. Il faut souligner ici que l'esprit d'initiative était toujours encouragé à la CIP; on invitait même les employés à déborder du cadre étroit de leur travail quotidien, contrairement à la Fonction publique où les initiatives sont très mal vues.

Enfin, après bien des tâtonnements, je touche au but: il est devenu possible, pour un seul homme de transporter, confortablement, plus de 400 truites adultes pour un poids de quelque trente livres.

C'est au lac Gordon que les premiers ensemencements massifs de truites droguées sont effectués, sous les yeux des plus importants chroniqueurs de chasse et de pêche du Québec, invités à assister à cette première dans le monde de la gestion de la pêche au Québec. L'exercice fait pas mal de bruit dans la presse parlée, écrite et télévisée. J'ai même eu droit à la page couverture du magazine Perspective, un supplément de fin de semaine alors distribué par de nombreux quotidiens, dont La Presse et Le Soleil. Une kyrielle d'autres articles ont également souligné un exploit scientifique dont j'étais plutôt fier, il va sans dire.

Carte blanche
Mon débordement dans le secteur de la biologie, alors chasse gardée pour les biologistes, me crée des embêtements. La gestion de la pêche a toujours été leur apanage exclusif. Il n'était guère coutumier qu'un chimiste s'aventure impunément dans leur royaume. Rien n'empêchait d'avoir des idées, loin de là, mais il fallait passer sous leur joug, à savoir qu'on embauchait toujours un biologiste pour les réaliser. Une chance pour moi, le Dr Gustave Prévost avait en horreur les mesquineries et les tracasseries administratives des biologistes. J'avais fait mes preuves. Il me donne donc carte blanche, une sorte d'autorisation passe-partout dans les limites du Club Coo-Coo. Trente ans plus tard, l'Association des biologistes du Québec reconnaît officiellement mes travaux dans le domaine de la biologie et de la conservation en me décernant un certificat de membre honoraire. J'étais mort de rire.

Les corvées de bénévoles
Au Comité de biologie du Club Coo-Coo, je travaille avec une formidable équipe de bénévoles recrutés dans l'usine. Lors de l'ensemencement du lac Sudcliffe, j'avais besoin d'une quinzaine de bénévoles. J'épingle simplement une note au tableau d'affichage de l'usine, invitant les pêcheurs à participer à un Work Party (fin de semaine de travail volontaire) et à contribuer à l'amélioration des conditions de pêche de leur Club. Dans le temps de le dire, l'équipe est au complet. Par la suite, ces Work Parties deviennent si populaires qu'il me devient impossible de circuler dans l'usine sans que quelqu'un m'aborde pour demander s'il peut s'inscrire à la prochaine corvée. Avec les années, les bénévoles les plus convaincus forment une équipe spéciale, véritable commando qui pouvait relever tous les défis.

Quelques années plus tard, j'utiliserai les stratégies développées à l'usine, dans le cadre du Comité de biologie, pour mettre sur pied un programme unique dans la Fonction publique, le Programme des lacs, et mobiliser plusieurs milliers de villégiateurs bénévoles.

L'approche est toute simple, elle est efficace et elle répond aux aspirations profondes des citoyens. Conscients que leurs efforts contribuent à améliorer les conditions sur les lacs et les rivières qu'ils fréquentent, les bénévoles ne cachent pas leur fierté. Du fait de leur désintéressement, ils sentent qu'ils sont en train d'accomplir une importante mission. Ils se sentent utiles à quelque chose et complices des compagnons d'équipe avec lesquels ils apprennent à partager les mêmes espoirs, les mêmes difficultés et les mêmes joies.

Le Club Coo-Coo a été un déclencheur pour moi, le fil conducteur qui devait à jamais influencer mes rapports avec les citoyens.

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