HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Préface

Écrire la préface d'un livre qui porte sur soi est une entreprise hasardeuse. Que pourrais-je ajouter sans blesser l'auteur — ou sans paraître prétentieux?

Mais cet ouvrage porte justement sur mes entreprises hasardeuses. Alors, une de plus, une de moins!

Ce livre est un survol de ma participation à la lutte présente pour l'indépendance du Québec. Il ne m'appartient pas d'évaluer mes mérites. Mais il est de mon devoir de distribuer des certificats de reconnaissance à ceux qui m'ont entouré de leur appui comme à ceux qui ont apporté leur contribution à la Cause en dehors de mon sillage. Plusieurs sont cités dans le texte; j'hésite à en nommer d'autres car les anonymes sont souvent plus méritants que les tenors, ne serait-ce qu'ils ne sont pas payés de publicité. Je ne fus donc pas seul dans cette bataille — Dieu merci!

Il y eut, dans un role très particulier, ma femme, Madeleine. Sans les audaces patriotiques de son mari, elle serait, aujourd'hui, l'épouse sans problème d'un haut fonctionnaire fédéral probablement retraité. Son mérite est immense. Si, comme le dit l'auteur, j'appartiens à l'Histoire du Québec, je veux que ma femme y ait son nom à côte du mien.

Et mes enfants? Ils en ont souffert en inconfort matériel. Peut-être ont-ils été sujets de quolibets à l'école? Jamais ils ne s'en sont plaints. Leur adhésion libre fut totale.

Que dire d'autre?

Ce livre souffre d'un vilain défaut. Mon ami, Jean Côté, n'a dit de moi que du bien. Je voudrais rectifier et dire un peu de mal de ma personne.

Le lecteur pourrait être tenté de croire que c'était toujours les autres qui étaient responsables des nombreuses scissions chez les indépendantistes. Je n'ai sans doute pas tous les torts mais, je le confesse, j'en ai certainement une partie.

Il faut comprendre que les pionniers d'une cause semblable sont intransigeants de nature. Ils ne lâchent pas facilement leur point de vue lorsqu'ils croient avoir raison. Surtout sur les principes. Dans toute cause révolutionnaire, les pionniers manquent de souplesse — ce qui fait, à la fois, leur force et leur faiblesse. Pour eux, compromis signifie souvent compromission.

Ce livre ne constituant pas une analyse de l'activité indépendantiste des derniers vingt ans, je préfère m'abstenir de juger, autant que possible. Il y aurait bien quelques détails à apporter pour compléter mon portrait. Je suis, d'esprit et de formation un scientifique. Au sens péjoratif du mot, cela veut dire que je suis un maniaque de la précision. D'où ma volubilité.

Autant j'ai du mal à me souvenir du nom des personnes, autant j'ai une mémoire, qu'on dit phénoménale, des dates. Vous voulez un exemple?

Un jour, dans un grand édifice, un jeune homme m'accoste pour me féliciter de mon action. Après m'avoir dit son nom, il ajouta ce souhait:

- J'espère, M. Chaput, que vous vous souviendrez de moi quand vous me rencontrerez à l'avenir.

- J'aurais plus de facilité à me souvenir de vous si vous me donniez votre date de naissance, lui répondis-je. Je n'ai pas la mémoire des noms.

Il me la donna et nous nous quittâmes.

Trois mois plus tard, au cours d'une assemblée publique, le jeune homme vint me trouver et me demanda:

- Vous vous souvenez de moi, M. Chaput?

Je ne me souviens pas de votre nom, lui dis-je, mais je me souviens que vous êtes né le 30 avril 1941.

Le jeune homme en eut le souffle coupé. C'était la bonne date.

Jean Côté fait état de la timidité maladive de mes jeunes années. Il m'en est resté quelque chose. Héritier d'un physique de tout repos, je suis un révolutionnaire légaliste. Si la Cause l'exigeait, je n'hésiterais pas à déposer une bombe sous la statue du roi Machin — mais je ne me permettrais pas de griller un feu rouge en m'y rendant.

Même si le récit de ce livre en fait mention, je tiens à insister sur deux phénomènes canado-québécois des vingt dernières années: la Révolution tranquille et les concessions d'Ottawa faites aux Canadiens français.

La vague indépendantiste des années qui relient Duplessis à Lévesque n'est pas un à-côté secondaire de la Révolution tranquille: c'est la manifestation la plus importante de la Révolution tranquille. Le reste n'est que réforme.

De même en est-il du drapeau canadien unifolié, du Ô Canada, de la politique du bilinguisme. Ce sont les indépendantistes  québécois qui — sans l'avoir recherché, bien sûr — ont forcé Ottawa à accorder ces concessions; ce ne sont pas les fédéralistes dont les demandes échouent depuis un siècle.

Au moment d'écrire ces lignes, j'ai soixante ans bien sonnés. Je regarde en arrière et je ne regrette rien — même pas mes erreurs, puisque la perfection n'est pas de ce monde. La Cause de notre indépendance a progressé un peu à cause de moi. Elle a atteint le point de non-retour. (C'est là la compensation à ce qu'elle m'a fait rater: ma carrière scientifique si durement préparée. J'avais besoin d'un idéal pour être heureux : la Cause de notre libération me l'a fourni. M. C.

Engin de recherche
Taper un mot clé