HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 9
En pleine bagarre

Mon problème personnel avec Ottawa, soutient , a servi magistralement la cause de l'Indépendance. J'en étais conscient et je me serais bien gardé de faire des reproches aux journaux qui multipliaient les manchettes: Chaput partira-t-il? Sera-t-il congédié? Tout ce tapage eut des effets bénéfiques pour la cause. Je m'en réjouissais. En peu de temps, nous avons pu franchir l'étape de l'inconnu au connu. D'ailleurs, je ne pouvais me présenter quelque part sans qu'on m'accoste

Ah ! c'est vous Monsieur Chaput ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'indépendance?

Je ne trouvais pas évidemment le même niveau de compréhension dans chaque individu qui m'accostait, mais tous savaient que ça ne tournait pas rond et que les Québécois se faisaient royalement avoir dans le système confédératif. Le temps, avec lequel il fallait compter, jouait pour nous... indépendantistes de la première heure.

Je le dis et le répète, le 15 novembre 1976 n'a pas été uniquement un coup de chance pour le Parti Québécois. Celui-ci n'a fait que récolter ce que nous avions semé dans les années difficiles qui ont précédé la naissance du PQ.

Pour reprendre le fil des événements, Chaput quitta Ottawa, laissant sa famille à Hull, avec l'espoir de créer une permanence du R.I.N. L'indépendance ne viendrait pas toute seule. Il fallait y travailler au jour le jour, frapper résolument sur le même clou, inlassablement, pour faire entrer l'idée dans la tête des gens, matérialiser certains projets à court et à long terme, afin que l'arbre donne de beaux fruits. Ce n'était plus une affaire pour dilettantes du dimanche, mais un objectif vital pour l'avenir de la nation.

Il s'installa donc, peu après les Fêtes, dans le modeste local que le RIN occupait au 2157, rue Mackay, à Montréal. Comme il ne voulait pas modifier brutalement les habitudes scolaires de ses enfants, ce ne fut que le 22 juin 1962 qu'ils vinrent le rejoindre à Montréal. La famille s'installa au 780, boulevard Saint-Germain, à Ville Saint­Laurent.

Il est évident que sa démission fracassante n'avait pas garni son coffre personnel. Pas une seule minute, il ne se demanda comment, il allait vivre dans l'avenir. Il disposait bien de quelques économies, suffisantes pour le dépanner provisoirement, mais sa femme, courageuse comme toujours, avait dit froidement : À la grâce de Dieu !

Très peu de grandes choses s'accomplissent sans sacrifices. Madeleine et moi ne l'ignorions pas, dit Chaput. Nous en avions longuement causé et nous étions prêts à accepter tous les risques et tracas de mon nouveau rôle dans la société québécoise.

Le RIN, formation démunie, n'était pas en mesure de payer un permanent à son secrétariat. Du 20 novembre à la mi-avril, il vécut de ses économies et du fonds de pension qu'on avait eu l'obligeance de lui remettre à sa démission.

Maintes fois — et j'ai même lu dans les journaux certai­nes allusions à l'effet que je roulais carosse — on a prétendu que l'Indépendance avait été pour moi une source de revenus fabuleux. Ces affirmations folichonnes prêtent à rire. Plus souvent qu'à mon tour, j'ai connu les vaches maigres, et il aura fallu l'ingéniosité de mon épouse pour que nous parvenions, difficilement, à joindre les deux bouts, dit Marcel Cha­put.

La situation précaire dans laquelle il se trouvait ne pouvait durer. Ses économies fondaient à vue d'oeil... mais il y avait pire. Pour matérialiser certains projets, organiser la propagande, payer le loyer, le téléphone et autres dépenses courantes, le RIN ne pouvait compter uniquement sur les cotisations. Les cartes de membres s'enlevaient à bon rythme, mais elles étaient nettement insuffisantes pour financer une opération globale.

L'argent ne tombe pas du ciel et ceux qui en ont — ou prétendent en avoir — ne le dilapident pas. Bien sûr, les promesses pleuvaient. On fera ceci... on fera cela... on vous enverra un chèque... passez me voir...

Les gens les plus généreux sont ordinairement les plus dépourvus. Les autres — exceptions faites de quelques­uns — sont des hâbleurs, incapables d'un geste gratuit. Ils voudraient bien faire quelque chose, à condition... Il y a toujours des conditions, des exigences qui excluent l'idéal. Ils confondent leurs intérêts personnels avec ceux de la collectivité. Ils posent toujours la même question: Est-ce ren­table ? Ils ont besoin de garanties... et se montrent âpres au gain, ils endossent l'idée de l'Indépendance, mais il ne faut pas que ça les dérange ou que ça les oblige à mettre la main dans leur poche. Les sacrifices, c'est pour les autres, jamais pour soi. Ils vous reçoivent dans leurs grands bureaux cossus, entretiennent vos illusions, règlent verbalement toute une série de problèmes, vous donnent maints conseils... et réclament un bilan. Ils ne s'impliquent jamais.

Ces gens-là, opportunistes avant le mot, m'ont toujours profondément dégoûté! confesse .

Pour parer au plus pressé, le conseil central du RIN décida qu'une souscription publique pourrait enrayer momentanément l'hémorragie d'une caisse pleine de trous. Ses directeurs avaient prévu organiser la sollicitation sur une grande échelle, mais les autorités municipales refusèrent d'émettre une autorisation en bonne et due forme.

La souscription s'avéra un échec, si l'on considère qu'elle rapporta seulement $12 000 pour des dépenses générales de $6 000.

Sauf la pénurie d'argent, tout allait rondement, poursuit Chaput. On nous invitait un peu partout à prononcer des discours, et nous pouvions compter sur des auditoires curieux et enthousiastes qui ne nous ménageaient pas les applaudissements. Bourgault, d'habitude, m'accompagnait. Nous nous partagions le lutrin; nous avions acquis l'aisance qui nous manquait à nos débuts.

Le 7 mars 1962, au Monument national de Montréal, quatorze cent personnes applaudirent à tout rompre, trois orateurs: Bourgault, Guité et Chaput, lesquels, pour la première fois, dénonçaient les grands du journalisme, André Laurendeau, Gérard Pelletier, Jean-Louis Gagnon et autres chantres fédéralistes, chasseurs impénitents de sorcières, brasseurs de formules magiques ou habitués de l'assiette­au-beurre qui remaniaient leurs vieux textes et jouaient sur les tribunes les prophètes inspirés. Succès triomphal !

Trois semaines plus tard, le 31 mars, mais cette fois au Palais Montcalm, à Québec, il y eut d'autres moments enlevants avec une salle remplie à pleine capacité. Jean Miville de Chêne présidait cette assemblée, Guy Pouliot — plus tard président général du RIN — et Gabriel Pelletier, avocats de la vieille capitale, étaient aussi conférenciers.

Peu de temps avant l'ouverture de l'assemblée, la police avait reçu un appel anonyme: une bombe se trouvait quelque part dans l'édifice. Vers dix heures, des policiers en civil trouvèrent l'engin (une boîte à tabac contenant un cadran réglé pour onze heures) dans la salle de toilette. Ce truc artisanal aurait-il sauté? En tout cas, durant quelques heures, Chaput et ses collègues furent sur des charbons ardents.

À mesure que le RIN faisait mouche dans l'opinion publique, les adversaires sortaient de leur terrier et dénonçaient avec virulence, dans un grand souffle passionnel, les méchants Séparatisses, ces fauteurs de troubles qui voulaient scinder un grand et magnifique pays.

Les vociférateurs passaient de l'injure au chantage. Nous ne pourrions continuer en affaires sans l'anglais comme langue officielle. (K.I.Vincent, président et directeur général de la Rolls Royce, Canada).

Solange Chaput-Rolland: Je refuse le désordre indépendantiste. Le Séparatisme conduit au génocide.

Jean Marchand, ancien président de la CSN et aujourd'hui sénateur: Le Séparatisme est une drogue. Je suis effrayé par les mouvements qui affirment que le Québec devrait devenir un État national...

Marc Lalonde,aujourd'hui ministre au fédéral: Le séparatisme a la vue courte. Il a la nostalgie des sécurités tribales au sein desquelles il n'est guère question de la personne et de la liberté.

Émile Beauvais, administrateur de la Domtar: Le chômage est dû au climat économique créé par le mouvement séparatiste...

Jacques Brillant, financier: Entre un fédéralisme canadien, rénové et ,flexible, et une oligarchie séparatiste, nécessairement fasciste, il,faut faire un choix: tant que les Québécois n'auront pas compris la primauté de l'économie sur le prestige politique ou la linguistique, l'avenir du Canada, français restera incertain...

André-A. Brichant, économiste: Un politicien qui cherche à diviser la collectivité est comme un docteur qui essaye de tuer son patient...

Jean Chrétien, ministre fédéral: Je m'oppose à ce que le Québec se sépare de la Confédération ; je m'oppose à ce que le Québec obtienne un statut particulier...

Roland Dugré, Chambre de commerce: L'indépendance, ce serait la mort du Québec. Nous n'avons qu'à regarder les exemples du Congo et de certains pays d'Amérique du Sud...

Gérard Paré: Dans un Québec souverain, nous serions menacés d'une vie étroitement refermée sur elle-même; nous risquerions de nous empester en famille...

Jean-Paul Lefebvre, ex-député libéral d'Ahuntsic: Le nationalisme engendre la haine; je ne pourrais voir le nationalisme comme un générateur de progrès social...

Paul-Émile Tremblay, notaire: Si, par impossible, l'indépendance venait à être proclamée au Québec, je me transporterais dans des lieux moins inhospitaliers car je respirerais mal, sur une terre brûlée...

Fernand Bolduc, Dumont Express: Je me refuserai toujours à ce qu'on limite mes ambitions et celles de mes enfants aux frontières du Québec. En parler plus longuement ne ferait que leur donner de l'importance...

Pour faire échec au mouvement de l'indépendance, Jean-Charles Harvey publia Pourquoi je suis antiséparatiste, ce que tout le monde savait. Dans Le Petit Journal, qu'il dirigeait, il multipliait alors les attaques contre les Séparatisses.

D'autres semblaient exagérément optimistes. Le Séparatisme est mort, écrivit en 1962 Yves Michaud, dans un éditorial de La Patrie.

Gérard Pelletier, lui, affirmait, dans La Presse, sous le titre La séparatite aiguë, que la vague séparatiste s'était perdue dans le sable.

Pour , il y a des gens à ce point dépourvus de ce qu'il appelle le sens de l'Histoire, qu'ils doivent regretter aujourd'hui que les écrits restent.

On pourrait remplir un plein sottisier de ces âneries, ajoute-t-il. Stupidité? Inconscience? Les anglophones ont toujours eu l'habileté de faire faire leurs commissions par des porte-paquets. Et notre histoire nous enseigne que beaucoup des nôtres se sont mis à la solde de l'anglophone avec une rare diligence. Les collaborateurs — et ils s'affichent avec l'insolence de l'inconscience — invoquent volontiers, pour se justifier, que nous vivons en démocratie. Ils ne sont pas sans savoir ce que nous a coûté la Confédération, ce qu'elle nous coûte encore et ce qu'elle nous coûtera demain, si nous n'en sortons pas. Ils ne sont pas sans savoir — chiffres et rapports en témoignent — que le Québec, brimé dans ses aspirations, étranglé dans une camisole de force, vit sur la défensive depuis plus de cent ans. Que dis-je depuis 1760! La démonstration de nos misères, petites ou grandes, est inutile. Tout a été dit. Pour quiconque se rallie à l'espoir, la dignité et la survivance, le choix s'impose de lui-même. Militer dans le camp de l'adversaire, à un moment crucial de l'histoire des Québécois, équivaut, d'une certaine manière, à se renier, pire, à trahir. Car ce n'est pas d'aujourd'hui que nos présumées élites, soucieuses de leurs intérêts, se vendent à l'ennemi. Et pourtant, comment des milliers de Québécois peuvent-ils encore souhaiter que la mainmise sur tout un peuple — le leur — soit maintenue? C'est à n'y rien comprendre !

Au Québec, les collaborateurs sont des démocrates; ailleurs,dans les pays oùi l'on ne joue pas avec les mots, un collaborateur est celui qui pactise avec l'ennemi. Avec le recul du temps, on découvre aussi que de nombreux pontifes d'hier sont aujourd'hui pensionnés à vie... pour services rendus.

Les Séparatistes, faut-il le rappeler, eurent à souffrir de toutes sortes de persécutions, de discrimination systématique, d'ostracisme, de représailles et quoi encore!

Malgré leur prétention à la démocratie, à la tolérance et à la libre diffusion des idées, les fédéralistes ont eu plutôt tendance à casser les reins aux rebelles avec des méthodes plus ou moins orthodoxes.

Mais toutes ces vilenies, si elles nous enrageaient, ne nous décourageaient pas, enchaîne . Dans tout projet ambitieux, il faut avoir la capacité de rêver, drogue sans laquelle les difficultés quotidiennes deviendraient insurmontables.

Nous rêvions... beaucoup. Et Dieu sait, au cours de toutes ces années, combien de rêveurs sont venus me trouver pour m'entretenir de leurs visions sur ce que devait être la République du Québec. La France, fidèle à elle-même, applaudirait à la naissance d'une nouvelle république francophone; les observateurs du monde entier se diraient unanimes à prédire que le Québec obtiendrait la sympathie des Nations-Unies; plusieurs sommités américaines reconnaîtraient la légitimité des aspirations québécoises; le Québec enverrait des ambassadeurs dans tous les pays membres de la francophonie, ainsi que dans les pays de langue espagnole, — bref les optimistes vouaient déjà en manchette le quotidien français Le Monde affirmer que le Québec venait de remporter haut la main la première manche internationale. Et ces partisans ardents, qui n'avaient pas la langue dans leur poche, me proposaient mille et un plans pour couper l'herbe sous les pieds de nos adversaires.

J'éprouvais beaucoup de sympathie et d'amitié pour tous ceux-là qui franchissaient les étapes en imagination, ou me faisaient souvent d'excellentes suggestions, mais la réalité tenait un autre langage. L'argent, ce nerf indispensable à la guerre, manquait tragiquement et nous obligeait à recourir à toutes sortes d'expédients pour garder au moins le bateau à l'eau. Notre seule foi dans une cause ne réussissait pas à remplir le tiroir-caisse. Mais j'avais confiance en l'avenir, foi en un Québec débarrassé de toutes les contraintes fédérales et capable de s'épanouir et de grandir à sa façon. Moi aussi, à mes heures libres, je rêvais et j'envisageais déjà l'avant-projet de la Constitution de notre nouvel État, document qui protégerait sans discrimination tous les individus, les organisations à caractère démocratique, les mouvements étudiants ou tout mouvement qui ouvrerait au développement harmonieux de la société en permettant à tous d'avoir accès au travail, s'assurerait que toute personne incapable de travailler recevrait l'assistance de l'État, permettrait l'accès à l'éducation indépendamment de la nationalité, de la langue ou de la religion, combattrait la discrimination, offrirait à tous l'accès à la culture, aux loisirs et aux sports, reconnaîtrait que tous les peuples ont le droit de choisir librement leur destin et utiliserait tous les moyens normaux pour défendre l'intégrité de son territoire. Dans les domaines de la famille, de l'éducation et de la culture, de la ci­toyenneté, des droits et des devoirs, des tribunaux et du reste, la constitution québécoise serait un exemple pour les peuples du monde entier.

Mais avant d'en arriver là, il ne fallait pas prendre les vessies pour des lanternes... ni les comptes de téléphone pour des bouts de papier que l'on jette distraitement au panier... en refusant de croire qu'ils existent.

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