HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 8
Il démissionne...
pour faire de l'indépendance à plein temps

Les journaux avaient donné pas mal de publicité à la première assemblée séparatiste, si bien que, tôt ou tard, savait que ses activités indépendantistes seraient signalées aux autorités fédérales.

À Ottawa, Douglas Fisher, député néo-démocrate de Sault-Sainte-Marie, en parla le premier à la Chambre des Communes. Sa question s'adressait à Douglas Scott Harkness. ministre de la Défense.

- Un certain Dr Marcel Chapoot a prononcé ces jours derniers une conférence. Serait-il à l'emploi de votre ministère ?

Harkness fut bref. Il allait vérifier.

Pour satisfaire aux exigences de Fisher, Chaput fut convoqué par le chef de l'administration.

Le chef, suave, demanda:

- My Dear Marcel, est-ce vous qui avez prononcé cette conférence ?

- C'est moi !

Le chef ajoutait, paternaliste

- Qu'est-ce que c'est que ce mouvement ? Avez-vous un manifeste ?

Le Dear Marcel le lui tendit. Le Chef s'en empara avec un large sourire de satisfaction, le consulta, fit une grimace... et s'écria:

- French ?

Chaput s'offrit à le traduire — sur-le-champ — mais le chef repoussa cette offre généreuse.

- Never mind !

Dès ce moment, les événements se bousculèrent. Interrogé à nouveau en Chambre par Fisher, Harkness répondit laconiquement:

- Nous avons vérifié...c'est le Chapoot de notre ministère.

Le 30 mai 1961, un mercredi, une assemblée publique devait se dérouler dans la grande salle de l'Ecole normale de Hull; Chaput était à nouveau le conférencier. Mais pourquoi un mercredi?

C'est simple, le mercredi soir, la Chambre des Communes faisait relâche, ce qui permettait d'inviter les députés de langue française.

On leur fit donc parvenir une carte d'invitation.

En Chambre, au cours d'un débat, un député de langue française, pour rigoler, envoya son invitation à Fisher. Ce dernier ne tarda pas à manifester sa joie. Il se leva et apostropha Harkness.

- Avez-vous reçu une invitation pour assister à la conférence séparatiste que doit donner le Dr Marcel Chapoot, mercredi, à l'École normale de Hull ?

- No, dit Harkness, étonné.

Triomphant, Fisher brandissait la sienne.

- Moi, on m'en a envoyée une !

Harkness commençait à trouver les plaisanteries de Fisher un peu moins drôles. Dans toute cette affaire, il devenait le dindon de la farce.

A titre de vice-président du Conseil de Recherche pour la Défense, le Dr Keyston convoqua Chaput pour lui parler dans le tuyau de l'oreille. II le reçut dans son bureau. Calmement, dossier en main, il refit l'historique de ses activités nationalistes. Finalement, ne pouvant plus se contenir, il s'écria (en anglais bien sûr):

- C'est immoral !... impudique ! Il fulminait.

- Prendre l'argent du gouvernement !... Il lança un ultimatum:

- Je vous avertis ! Si vous voulez continuer à travailler ici, vous allez vous taire !

- Mais, Docteur Keyston, vous savez bien que je parle ce soir !...

Le vice-président étaitstupéfait de tant d'effronterie.

- Maisssss ! Vous allez vous taire !...

Il changea de ton pour ajouter doucereusement:

- Fais ce que tu voudras, My Dear Marcel, mais pense aux conséquences !

Cette phrase sibylline était lourde d'une menace à peine voilée. Dans le plus pur style anglo-saxon !

Le soir même, malgré l'orageuse intervention de Keyston, Chaput prononçait sa conférence.

Les députés Jean-Noël Tremblay, René Létourneau et Vincent Brassard étaient au premier rang. Comme on le pense, Le Droit  fit largement écho à son discours.

Le Docteur Keyston le convoqua de nouveau, mais cette fois, il roucoulait:

- My Dear Marcel. J'ai pensé à cette affaire une partie de la nuit. Je n'ai pas beaucoup dormi. Tu me poses un grave problème. Aussi, dans les circonstances, je te demanderais de prendre la fin de semaine pour réfléchir.

Au fond, je ne demandais pas mieux, raconte Chaput. C'est toujours par la réflexion que l'on finit par se mettre d'accord avec soi et les autres. Mais Keyston commit une erreur; il téléphona au Ottawa Journal et déclara qu'il m'avait servi un ultimatum. Keyston n'avait pas les pouvoirs de me congédier, en conséquence, il ne pouvait l'annoncer publiquement.

Le scribe de l'Ottawa Journal se fendit d'un superbe article.

À compter de ce moment-là, les événements se succéderont avec une étonnante synchronisation. Les Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Québec et de l'Ontario se réunissaient en congrès, à Ottawa, au Château Laurier, les 1, 2 et 3 j uin 1961.

Le samedi, avant que ne s'ouvre le congrès, Chaput passa un coup de fil au journal Le Droit, pour préciser ses positions:

Je ne démissionne pas; ni du Conseil de Recherche, ni de mon poste de vice-président national du RIN!

Le Droit rapporta ses paroles en première page. Chaput découpa l'article et l'afficha en bonne place au tableau des congressistes.

Keyston l'apprit.

Mais il contint sa fureur, il ne pouvait rien faire. Il attendait impatiemment le président du Conseil, M. Zimmerman, qui se trouvait en Europe. Chaput ne risquait rien... du moins pour le moment. Considéré comme un Public Servant, aucune mesure ne pouvait être prise contre lui à moins d'une intervention du Gouverneur général et du Premier ministre Diefenbaker.

Le Congrès terminé, il retourna à son bureau, au gouvernement. Keyston adopta une nouvelle stratégie; il fit le vide autour de lui. Durant les mois de juin, juillet et août, il ne reçut aucune correspondance ni d'appels téléphoniques. On l'ignorait totalement. Il était devenu le pestiféré qu'il fallait éviter à tout prix, sous peine de se voir réprimander par le chef.

Keyston croyait que ce petit manège provoquerait sa démission. Chaput décida donc d'aller respirer un peu d'air pur. Il prit ses trois semaines de vacances annuelles et en profita pour écrire un premier livre, Pourquoi je suis séparatiste.

Le 18 septembre, 1961 toujours, Jacques Hébert lançait son bouquin.

Ses vacances terminées, il retourna à son travail. Cette fois, le grand stratège Keyston avait modifié la tactique générale. On le cajolait, on l'embrassait, on le portait, on lui serrait affectueusement les mains, on lui distribuait à profusion du Dear Marcel, on lui prodiguait des politesses sans nombre, on le coinçait pour le féliciter et lui demander conseil. Cette frénésie du « Dear Marcel » devait atteindre un paroxysme; c'était la pressurisation par l'embrassade. Il était devenu quelqu'un de très important, les choses se tassaient et Keyston était tout miel.

La vie reprenait son cours.

En octobre, Chaput reçut un appel téléphonique de Peter White, étudiant de l'Université Laval. Ce dernier lui demandait de venir parler au premier Congrès des Affaires canadiennes à Québec.

- Acceptez-vous ? demanda White. — En principe, oui ! répondit Chaput. — Alors, nous vous inscrivons pour le 17 novembre.

Le 17 tombait justement un vendredi, jour de travail. Chaput décida de prendre la journée à ses frais. Mais à cause des difficultés encourues dans le passé, il réclama officiellement ce jour de congé.

Le règlement de la Fonction publique stipulait que tout employé qui désire s'absenter, doit demander la permission à son patron.

Deux semaines avant le 17 novembre, il s'en fut voir son chef immédiat pour lui faire part de ses intentions.

- À mes frais ! expliqua-t-il.

- Viens me voir demain, Dear Marcel, je vais y réfléchir.

Le lendemain, il savait à quoi s'en tenir.

- C'est regrettable, My Dear Marcel, tu ne peux pas partir, vendredi.

- Même à mes frais ? demandaChaput.

- Non, My Dear Marcel.

Keyston, lui, demandait à réfléchir à la question.

Il ne dormait jamais beaucoup, et la nuit, disait-il, l'aidait à mettre de l'ordre dans son esprit. Le lendemain, Chaput retourna chez Keyston. Rien à faire: un non catégorique tomba de ses lèvres minces. En désespoir de cause, Chaput lui adressa une demande par écrit, en français. Mais ses exigences avaient triplé. Il ne demandait non pas un jour, mais trois... aux frais de la princesse.

Normalement, le Conseil de la Recherche et ses membres auraient dû se sentir honorés qu'il soit invité, à titre de conférencier, au Congrès des Affaires canadiennes. Ça se tenait sous le haut patronage du Gouverneur général; Jean Lesage, René Lévesque, David Fulton et autres personnages y adressaient la parole. Autant d'orateurs anglophones que francophones devaient se succéder au lutrin. Chaput n'était plus le simple vice-président du RIN, comme au début de son affaire. Le 28 octobre 1961, on l'avait élu Président général du RIN, à l'occasion de son congrès annuel tenu à Montréal.

Le 15 novembre, un mercredi soir, il communiqua avec Peter White.

- Pas sûr que j'aille ! dit-il en lui exposant brièvement ses problèmes.

- Je peux vous assurer, dit White, que tous les étudiants sont derrière vous; ils sont mécontents de l'attitude de vos employeurs.

Chaput se débattait dans un beau dilemme. Finalement, il en toucha un mot à sa femme.

- Tu as promis d'y aller. As-tu une idée de ce qui se passera si tu refuses l'invitation. Les gens vont dire que tu es un lâcheur?  Comment veux-tu qu'ils croient à la cause que tu défends si tu ne peux pas faire 300 milles pour cette même cause !

Ma femme me proposait une solution cartésienne, narre . J'ai toujours eu confiance en son jugement, je ne lui ai jamais rien caché et je continue à m'en bien porter. Elle avait raison. Malgré toutes les menaces, la cause était plus importante que tout le reste.

Jeudi, le 16, White lui téléphona à nouveau. — Qu'avez-vous décidé, M. Chaput ?

- J'y vais... attendez-moi !

Chaput se sentit rassénéré par cette décision. Le but à la fois lointain et proche n'était-il pas de prendre un pays, de s'en emparer, un pays à aimer, à bâtir, à la mesure de l'âme québécoise, avec sa solitude, ses richesses, ses lacs comme des mers et des îles au milieu, immenses bouquets sauvages plantés dru dans la vague par un rude jardinier. Il aimait sa patrie plus que tout au monde et n'hésiterait pas, à l'avenir, pour la libérer, à assumer pleinement tous les risques.

René Lévesque, qui adressait la parole au Congrès des Affaires canadiennes, avait déridé les congressistes, peu avant son arrivée, en disant:

- Nous nous rendons compte que nous ne sommes que des entremets; le plat de résistance vient d'Ottawa — faisant allusion à moi.

À l'Université Laval, devant mille étudiants massés dans une salle de six cents sièges, Chaput parla calmement mais avec fermeté. Après son allocution, White lui tendit un bulletin annonçant sa suspension pour insubordination. White avait le bulletin depuis un bon moment, mais par crainte d'une échauffourée, il avait préféré attendre la fin de la conférence pour le rendre public.

Le lundi, comme à l'accoutumée, Chaput reprit son travail. Keyston ne tarda pas à le convoquer.

- My Dear Marcel, me dit-il, mi-figue, mi-raison, les circonstances m'obligent à te dire que tu es suspendu.

- Oui, j'ai appris ça à travers les branches! Keyston le regarda sévèrement:

- Suspendu... pour deux semaines. — Vraiment!

- Sans salaire, précisa-t-il, hargneux.

- Bon. Pouvez-vous me mettre ça par écrit ? demanda Chaput

- Certainement, Dear Marcel.

Dix minutes plus tard, Chaput quittait son supérieur, la lettre de Keyston en poche; elle était naturellement rédigée en anglais.

Le 20, Gérard Claveau, un homme d'affaires de Chicoutimi, lui fit parvenir deux billets d'avion. Il l'invitait à prononcer une conférence dans sa ville  Chaput accepta avec joie. Ce voyage témoignait de la popularité croissante de la Cause.

Toutefois, ce petit jeu de cache-cache ne pouvait s'éterniser. Il en avait longuement discuté avec sa femme, et il était devenu essentiel que quelqu'un s'occupe à plein temps de l'Indépendance.

À ce jour, les indépendantistes y avaient consacré leurs soirées et les fins de semaine... mais ce n'était plus suffisant.

Il fallait s'engager à fond dans une lutte qui promettait d'être dure.

Il prit la décision de démissionner. Le lundi, 4 décem­bre 1961, fin de sa suspension, il se rendit chez Keyston pour lui remettre sa lettre de démission. Même si elle était rédigée en français, celui-ci s'en saisit avec ravissement.

À midi, toute la procédure administrative avait été expédiée avec une diligence sans pareille.

À treize heures, Chaput était sur le trottoir... libre comme le vent. Il fit savoir aux journalistes que, désormais au Québec, ils devraient l'interroger en français. D'ailleurs, ne devait accepter d'invitations des médias anglophones qu'après l'adoption de la Loi 101 — la Charte de la langue française — adoptée en août 1977.

Sa lutte pour l'Indépendance du Québec commençait pour de vrai... à plein temps.

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