HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 7
Naissance du RIN

Duplessis mourut le 7 septembre 1959. Avec lui disparut une époque.

Le 22 juin 1960, Jean Lesage, flanqué de son état-major, dit l'équipe du tonnerre, dont les membres avaient presque tous, par leurs frères et sueurs, un pied dans les communautés religieuses — l'époque étant encore à l'affirmation de sa bondieuserie — se hissait au pouvoir... entre deux discours triomphateurs.

Sous la houlette de ce supermagicien sorti tout droit de la cuisse fédérale, les Québécois se réjouissaient, collectivement, de la tournure des événements.

L'Union Nationale, au pouvoir depuis 1944, se cherchait un chef. Elle le trouva d'abord avec Paul Sauvé, qui mourut quatre mois après Duplessis et, ensuite, avec Antonio Barette, puis enfin avec Daniel Johnson.

On ne peut envisager un long combat sans trouver ici et là, dans tous les secteurs, de précieuses complicités. La cause de l'indépendance avançait à petits pas... mais elle avançait. Pour sa part, était optimiste, d'autant plus que les adversaires s'ingéniaient à fournir l'arsenal séparatiste en multipliant les déclarations maladroites.

Le 22 juin 1960, paraissait dans Le Devoir, une série d'articles intitulée Inventaire de nos humiliations. Chaput signalait l'absence du français au ministère de la Défense nationale, accusation qui ne passa pas inaperçue. Ce fut le début de ses difficultés avec son employeur.

Des Québécois, de plus en plus nombreux, s'enthousiasmaient pour un idéal qui, peu à peu, par la formation de différents mouvements, se matérialisait dans des actions concrètes.

Ce n'était pas encore le pactole, loin de là! L'argent manquait... mais les complicités se multipliaient. Les professions de foi restaient souvent officieuses, pour les raisons que l'on devine, mais elles indiquaient un réveil, une renaissance.

Le Parti libéral en menait large. Au sortir de l'époque duplessiste, il n'avait d'autre choix que de foncer dans le décor, le pied sur l'accélérateur, en multipliant les réformes.

Raoul Roy lança La Revue Socialiste, un outil utile aux sécessionnistes. Avec la revue Laurentie, de Raymond Barbeau, L'Indépendance du Québec, de l'abbé Wilfrid Morin, et quelques autres ouvrages épars, les Séparatistes disposaient, en 1960, d'une- bibliothèque plutôt restreinte... mais prometteuse.

Sous le nom d'Action Socialiste pour l'Indépendance du Québec, Raoul Roy fit un pas en avant et groupa ses colla­borateurs, peu nombreux, dans un mouvement cohérent et dynamique. Le Devoir de jeudi, le 8 septembre 1960, fit mention de la naissance d'un groupement qui préconisait l'indépendance du Québec.

Il y avait déjà plusieurs mois, souligne Marchel Chaput, que je projetais, avec André d'Allemagne, de créer un mouvement dont le seul objectif consisterait à promouvoir l'i­dée de l'indépendance du Québec. Ce mouvement, nous le voulions populaire, ouvert, tolérant, capable d'inspirer et d'aspirer tous ceux qui voudraient s'y joindre. André d'Allemagne était d'accord qu'un tel effort devait être tenté. Nous devions posséder un outil de propagande qui s'identifierait, avec le temps, au plus grand nombre... et canaliserait les énergie. Jusque-là, nous avions travaillé en vase presque clos, mais le temps était venu de donner à notre idéal une autre dimension.

Le 10 septembre 1960, une trentaine de personnes de Hull et de Montréal, se réunirent à l'auberge Le Chatelet, à Morin Heights. Les discussions furent passionnées, mais l'affaire était lancée.

On suggéra un nom: le Rassemblement pour l'Indépendance nationale (RIN), proposition acceptée... après quoi le groupe procéda à l'élection.

André d'Allemagne fut élu à l'unanimité à la présidence du RIN. Encore fonctionnaire fédéral, on confia à Chaput la vice-présidence; Jacques Désormeaux fut élu au poste de secrétaire, Claude Préfontaine et Jean Drouin devinrent directeurs.

Deux mois plus tard, soit le 26 novembre, le RIN tint son premier congrès officiel au sous-sol d'une maison située rue MacKay, juste derrière Radio-Canada. La constitution fut adoptée, le bureau de direction resta le même... et les indépendantistes sortirent de là galvanisés et plus décidés que jamais à prendre tous les moyens pour convaincre la population de la justesse de notre cause.

Déjà, au début de 1961, ils sentaient le souffle vivifiant du réveil collectif. Chaput s'émerveillait. Enfin, les Québécois se réveillaient. Mais avant la naissance des mouvements indépendantistes, principalement du RIN, une dimension leur échappait. De quoi, en effet, pouvaient-ils être tiers? Leur fierté n'attendait que l'occasion pour jaillir, se libérer, s'exprimer dans une sorte de frémissement de l'âme. Et c'est cette fierté somnolente que le RIN devait réveiller chez les Québécois, en leur indiquant, en même temps qu'il les mobiliserait, la route à suivre.

Les partis politiques traditionnels au Québec avaient eu cette fâcheuse tendance à cultiver chez leurs partisans les appétits les plus terre-à-terre. Les vieux partis proposaient une société sans élévation, sans défi, une société uniquement conditionnée par le profit... comme si l'économie pouvait supplanter les exigences du cœur et de l'âme.

Le Parti Québécois (nous en reparlerons), qui est loin d'être parfait, a tout de même le mérite d'avoir élevé le débat politique à un niveau encore jamais atteint au Québec.

En 1961, Chaput avait la certitude que l'idée de l'indépendance germerait dans les esprits, même si les fédéralistes faisaient tout un plat du passage de la dépendance à l'indépendance, prétextant l'isolement et toutes les difficultés économiques sous-jacentes à une telle opération. L'Histoire du Canada français n'était-elle pas remplie de faits d'armes et d'initiatives audacieuses? Les Québécois étaient­ils moins imaginatifs et courageux que leurs ancêtres? Chaput avait confiance, avec le temps, en renouant avec l'idéalisme québécois, que tout devienne possible. Dans la toile de fond du Québec en devenir, de nouvelles valeurs auraient préséance sur tout le reste; nous avions toujours accepté de vivre avec des vérités faites par d'autres, mais cette époque tirait à sa fin.

Le conseil central du RIN tenait ses réunions chez André d'Allemagne, au 3115, de la rue Maplewood, à Montréal. Et le groupe cherchait différents moyens pour attirer l'attention du grand public.

L'idée n'était pas fulgurante, mais le 11 février 1961, un samedi, les indépendantistes défilèrent dans les rues de Montréal, à deux heures de l'après-midi, parade qui comptait une trentaine d'automobiles.

Diverses banderoles aux inscriptions voyantes décoraient un défilé improvisé... qui attira néanmoins l'attention des gens explique . Des badauds hochaient la tête et se demandaient, avec raison, de quelle planète nous arrivions. À vrai dire, nous étions si peu connus que les réactions variaient d'un coin de rue à l'autre. Mais on n'avait encore rien vu. Ce n'était qu'un modeste début, une vague tentative de démarrage.

Le moment de gloire allait arriver un peu plus tard, le 4 avril 1961, durant les finales de hockey.

Les indépendantistes d'alors, que l'on appelait «Séparatistes », avaient décidé de tenir une grande assemblée au Gesù, sans prévoir que, ce soir-là, le Canadien disputerait une joute finale pour la coupe Stanley. La conférence de s'intitulait: «Le Canada français à l'heure de la décision.» Pierre Bourgault, brillant orateur inconnu, avait choisi de discourir sur un sujet un peu plus sophistiqué: Indépendance et humanisme.

On sait la place que tient le hockey dans le cœur des Québécois.

Je sentis venir un vent de panique, raconte . Notre assemblée se solderait sûrement par un fiasco. Je passai sans plus tarder un coup de fil à d'Allemagne.

- Tu sais la nouvelle ?

- Quelle nouvelle ?

- Les Canadiens jouent mardi pour la coupe Stanley. Essayons de remettre l'assemblée.

- Impossible! La salle du Gesù n'est pas facile à retenir; de plus, nous avons dû la payer d'avance, répondit calmement d'Allemagne.

- Bon, le sort en est jeté!

Le 4 avril 1961, en compagnie de plusieurs membres du mouvement, Chaput quitta Hull pour Montréal et rejoignit d'Allemagne et Bourgault dans un petit bistro situé à proximité du Gesù. Soit dit en passant, tous avaient la face plutôt longue et se demandaient, avec appréhension, si cette assemblée, minutieusement préparée et coûteuse, ne se terminerait pas en queue de poisson.

En entrant dans la salle du Gesù, ils furent presque frappés de stupeur: 500 personnes attendaient paisiblement leur arrivée. II y avait là plusieurs personnages connus. Claude Préfontaine présidait l'assemblée.

Le lendemain, dans Le Devoir, Gérard Filion écrivait: Si deux parfaits inconnus ont réussi à attirer 500 personnes pour leur parler de séparatisme le soir d'une joute finale pour la coupe Stanley, il se passe quelque chose de nouveau au Québec. Il ne faisait plus de doute que les séparatistes venaient de franchir le mur du papier, c'est-à-dire des journaux, lesquels, à l'avenir, suivirent de près leurs activités.

Quelques mois plus tard, enhardis par ce premier succès, les pionniers du mouvement de l'indépendance organisaient une autre assemblée publique, mais cette fois à l'Ermitage. Elle eut lieu le 23 mai. La conférence de s'intitulait: Quand deux nationalismes s'affrontent. Pierre Bourgault et Claude Préfontaine adressèrent aussi la parole.

Dans la salle, il y avait des journalistes de la télévision américaine et des représentants du magazine Time. Ce n'était tout de même pas si mal pour les «parfaits inconnus » dont parlait Le Devoir, le mois précédent.

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