HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 5
Il épouse la femme de sa vie

Aurait-il pu entreprendre le combat pour la libération du Québec sans le dévouement, la collaboration et la compréhension de sa femme Madeleine ?

ne le croit pas. Dans la tourmente, elle l'a toujours soutenu de son courage tranquille, l'aiguillonnant dans les moments cafardeux, trouvant les mots qu'il fallait pour l'encourager à poursuivre sans faiblesse un combat qui devenait plus rude, plus difficile au fil des jours. Que de fois n'avons-nous pas entendu, ou entendions-nous dire, par les adversaires de l'indépendance du Québec: «C'est à cause des problèmes économiques qu'il existe des Séparatistes; quand nous aurons conquis la maîtrise de notre économie, le Séparatisme disparaîtra».

C'est là une double hérésie, explique . D'abord hérésie philosophique puisque la vie d'un peuple est un tout qu'on ne peut fragmenter en culturel, social, économique ou politique. Hérésie historique parce que l'aspiration du peuple québécois à l'indépendance — qu'il ait porté le nom de Canadien ou Canadien français — remonte à 1760. Ce qui se passe aujourdhui au Québec, n'est pas le fruit d'une récente génération spontanée alimentée par des frustrés en mal de notoriété. C'est l'aboutissement logique et inévitable de la continuité canadienne française vieille de quatre cents ans. Je n'ai fait, à ma façon, avec les moyens du bord, que relancer une vieille idée, actualiser le «vieux rêve» que nous avons toujours porté en nous et lui donner un nouveau visage.

Loin de démentir la pérennité des aspirations franco­canado-québécoises à la liberté de la nation, les deux cent  dix-neuf ans écoulés depuis les plaines d'Abraham ont marqué ostensiblement cette volonté de durer, gardant tout au long du chemin ardu de l'Occupation l'espoir d'une terre libérée. Le 15 novembre 1976 laisse déjà entrevoir l'actualisation prochaine de la souveraineté québécoise.

En 1945, songeait sérieusement à fonder un foyer. Il n'était pas très fortuné, mais les jeunes, d'habitude, ne s'embarrassent pas trop des questions pécuniaires. Ils veulent vivre leur amour en se disant, philosophiquement, qu'à chaque jour suffit sa peine.

Madeleine Dompierre, troisième fille d'Odias Dompierre, maître boulanger de la rue Vaudreuil, à Hull, était une femme pourvue de solides qualités. Elle sut le séduire non seulement par son charme, mais par cette force tranquille qui émanait d'elle. Les fréquentations avaient été harmonieuses et il n'hésita plus à faire le grand saut.

Le 15 septembre 1945, à l'église Notre-Dame-de-Grâce de Hull, elle devint son épouse légitime.

Un mariage est toujours un coup de dés. Aujourd'hui, il lui arrive de se demander ce qui serait arrivé si, au lieu d'épouser une femme au caractère fortement trempé, il avait marié une fille moins bien armée pour la vie. Il n'ose y penser.

Après six jours de croisière sur le Saint-Laurent et le Saguenay, le couple s'installa à Hull, au deuxième étage d'une maison nouvellement construite, située à l'intersection des rues Sainte-Marie et Berri.

La guerre était terminée. Déjà, d'énormes changements s'annonçaient dans le monde. Tout était remis en question. Des peuples, longtemps dominés, en Afrique et ailleurs, se préparaient à secouer le joug des maîtres. Dans les métropoles, des experts scrutaient l'échiquier politique... sans cacher leur pessimisme. La carte du monde était à refaire.

De retour à la vie civile, ne songea plus qu'à réorienter sa vie et à utiliser — pour son perfec­tionnement — les crédits alloués aux militaires démobilisés. D'accord avec sa femme, il prit la décision de retourner aux études et de devenir un «vrai chimiste». Il opta pour l'Université McGill de Montréal.

Pourquoi McGill ? On lui a posé cette question des centaines de fois. Pourquoi pas l'Université de Montréal ? Il y répond avec une tranquille sérénité.

Il ne faut pas oublier que j'avais toujours travaillé dans un milieu anglophone, et mes collègues, pour la plupart, étaient des «English-Speaking». Je subissais donc l'influence de mon entourage. Et puis, peu de temps avant de quitter Ottawa, un officier m'avait dit, sur un ton connaisseur : «J'espère, mon cher Marcel, que tu n'iras pas à l'Université de Montréal!»

Il est vrai, à l'époque, que McGill, dans le domaine des sciences, tenait le haut du pavé. Un diplôme dispensé par cette institution ouvrait sans difficulté les portes de la grande entreprise, alors qu'un diplôme obtenu dans une université francophone était sujet à caution. On, faisait la moue. L'Université de Montréal, affirmait-on, donnait des cours peu adaptés aux exigences du monde scientifique canadien.

De plus, en entrant à McGill, je gagnais deux ans. On tenait compte de mon expérience dans les laboratoires du Conseil de recherche et de l'Armée. On m'offrait également de nombreux avantages inexistants à l'Université de Montréal.

En deux mots, McGill mettait un transatlantique à la disposition de ses passagers pour franchir la grande mare d'eau de la vie, alors que l'Université de Montréal avait tout au plus un rafiot à offrir.

L'image est caricaturale, mais elle correspond au système boiteux qui prévalait dans les universités francophones, incapables, aurait-on dit, de s'ajuster aux réalités du milieu. D'autre part, leur inertie, dans des secteurs de pointe aussi importants que ceux de la formation scientifique, jetait littéralement les nôtres dans la «machine à angliciser». Avais je le choix des armes? Non. Le choix logique était McGill.

En septembre 1946, le couple Chaput fit ses préparatifs pour déménager de Hull à Montréal, avec leur bébé de sept semaines, prénommé Luc, aujourd'hui solide gaillard de six pieds et deux pouces.

Ils s'installèrent à Peterson Residence, gigantesque camp désaffecté de l'aviation, à Lachine. McGill avait acquis bâtisses et terrains pour y loger ses étudiants mariés et, avec d'autres ex-militaires, les Chaput passèrent un an dans cette résidence improvisée où se côtoyaient 200 jeunes couples, sans compter les enfants. Matin et soir, le chartered bus transportait les étudiants de Lachine au campus, et du campus à cette étrange amas de bâtisses disparates, baptisé Peterson Residence.

La vie en commun a ses côtés agréables et désagréables. L'ancien «mess» des officiers servait de réfectoire à la communauté et tous s'y retrouvaient, matin et soir, pour le déjeuner et le repas du soir. C'est au «mess» également que les étudiants trouvaient leur repas du lendemain midi, soit des sandwiches que les étudiants avalaient à la hâte.

Une incroyable cacophonie, causée par les pleurs ou les cris joyeux des enfants, fort nombreux dans le baraquement, ne prêtait pas aux longues méditations. Et partout des cordes à linge rappelaient — par le nombre de couches qui s'y trouvaient accrochées — qu'une marmaille envahissante ordonnait le quotidien des femmes.

Mensuellement, recevait $92 de crédit de rétablissement, plus les frais de scolarité versés par l'État. Vivre à Peterson Residence coûtait $85 par mois, et il restait en caisse, au jeune couple, la coquette somme de $7 pour se véhiculer, acheter des produits divers, prendre du bon temps, etc. Il n'y avait pas de quoi se tirer en l'air !

À la suite d'une pleurésie, ma femme se sentit fatiguée. Quelque chose ne tournait pas rond. Le médecin l'examina et lui ordonna de quitter les locaux surchauffés où elle vivait et de prendre un long repos. Elle fit donc ses bagages et retourna vivre chez mes parents, à Hull, avec le bambin. Le départ de ma femme désorganisa ma vie. Je décidai de quitter Lachine, de m'installer dans le voisinage de McGill et de louer une petite chambre, que je laissais les fins de semaine pour me rendre à Hull retrouver ma famille. En 1952, date de l'obtention de mon doctorat, nous avions déjà eu deux filles, Danielle et Sylvie et, trois ans plus tard, un quatrième enfant, Jérôme, vint compléter le tableau.

Le 6 octobre 1952 fut une journée inoubliable. Dans le faste qui caractérise les cérémonies universitaires, reçut officiellement un Ph.D., c'est-à-dire un doctorat en biochimie.

Sa femme pleura abondamment de joie. Enfin, ils allaient pouvoir vivre une existence à peu près normale. Ces incessants voyages entre Hull et Montréal commençaient à lui peser et il souhaitait depuis longtemps rentrer au gîte. Ce moment était arrivé.

Réinstallé à Hull, son doctorat en poche, il entra au Conseil de Recherche pour la Défense. Il reprit, dans la section médicale, mais dans une dimension beaucoup plus large, à peu près le même travail qu'il faisait durant la guerre.

À quelque temps de là, ses supérieurs lui proposèrent de s'installer à Toronto où se construisaient les laboratoires médicaux de la Défense nationale. Refuser une telle offre équivalait à refuser de l'avancement. Toutefois, connaissant les difficultés linguistiques qu'entraînerait pour ses enfants un tel déplacement, il déclina l'invitation, préférant rester à Hull. II passa peu après au département des recherches chimiques du même Conseil, à Shirley Bay, près d'Ottawa, dans les laboratoires qui venaient d'être construits. En 1955, il permutait aux quartiers généraux de la Défense nationale pour y faire de la «recherche opérationnelle», poste qu'il occupait encore lors de sa fracassante démission en 1961.

Ce que presque tout le monde ignore, c'est que a apporté sa contribution à la francisation de l'Armée canadienne.

Vers 1958, il fut invité à participer à une étude qui, dans une très large mesure, eut pour résultat la formation des unités françaises de l'Armée canadienne.

À cette date, le général Jean-Victor Allard était chef de l'État-major des forces canadiennes, c'est-à-dire le grand Patron. ne cache pas que le général Allard, un nationaliste, a beaucoup fait pour la défense des Canadiens français dans l'Armée.

Depuis quelque temps, affecté à la recherche opérationnelle aux Quartier généraux de la Défense, à Ottawa, il ne faisait donc plus de laboratoire mais du bureau, à titre de conseiller scientifique de la Protection civile.

On se rendait bien compte, aux échelons supérieurs de l'Armée, que les Canadiens français n'occupaient pas la place qui aurait dû leur revenir, non seulement en nombre mais aussi en grades.

Un jour, son patron immédiat vint le voir. L'État-major voulait savoir pourquoi les officiers francophones échouaient si lamentablement aux examens de promotions. Implicitement, on lui posait la question: Les Canadiens français sont-ils ignorants, antimilitaristes ou tout simplement stupides? Le Général Allard, coincé avec cette patate chaude — et connaissant Chaput comme nationaliste à cause de ses écrits passés — s'était organisé pour que, mine de rien, cette étude tombe sur son pupitre. Car c'était une étude qu'on réclamait; une étude scientifique, avec chiffres à l'appui.

Son rapport eut l'effet d'un coup de tonnerre en haut lieu, à la grande joie du général Allard !

Je démontrais, par a + b, explique , que les Canadiens français s'enrôlaient, toute proportion gardée, au même rythme que les Anglo-Canadiens, mais que leur moindre nombre, pris globalement, était dû au fait qu'ils restaient moins longtemps que les anglophones dans l'Armée. Un officier anglophone y restait, en moyenne, 22 ans — il y faisait donc carrière — alors qu'un officier francophone n y restait, en moyenne, que 11 ans. Exactement la moitié. Évidemment, cette constatation amenait la question: pourquoi? Les autorités «compétentes» m'affirmaient que l'Armée faisait tout son possible pour aider les officiers fancophones à se préparer à leurs examens de promotion. Les officiers francophones pouvaient, s'ils le voulaient, obtenir des questions d'examens rédigées en français et y répondre en français. N'était-ce pas fair play ?

Qu'importe ce privilège! disait Chaput dans son rapport, si les officiers francophones ont appris leurs matières militaires en anglais, et selon le système scolaire très britannique de l'Ontario. C'est ça qui compte.

Un exemple : cette année-là, l'examen d'histoire militaire pour la promotion de capitaine à major portait sur Napoléon Bonaparte, empereur des Français, qui fut sans contredit l'un des hommes sur qui on a le plus écrit — surtout en français. Or, sur treize ouvrages dont la lecture était «recommandée» en vue de l'examen, pas un n'était rédigé en français ou par un Français.

Autre exemple encore plus significatif: l'examen, appelé Current Affairs, ou Actualités en français. Un major est censé être au fait de ce qui se passe dans le monde et connaître les opinions officielles. On suggérait donc à tous les capitaines, francophones comme anglophones, qui se préparaient à l'examen, de se familiariser avec certaines publications et certains programmes radiophoniques et télévisés d'affaires publiques. Là encore, c'était la bêtise érigée en système: de tous les programmes de la presse électronique comme de toutes les publications écrites, pas un seul titre français n'était suggéré. L'examen — que le capitaine, disons Joseph Latulippe, avait le droit d'écrire en français à partir de questions écrites en français — était basé sur ce que pensaient le Globe and Mail, de Toronto, le Vancouver Sun, le Times, de New York, le Newsweek, CFCF, CBC, CTV, etc. Avec ces exigences, on forçait non seulement les officiers mais aussi leur femme et leurs enfants à s'angliciser.

La réponse devenait claire: si les francophones ne restaient pas dans l'Armée, c'est qu'ils se sentaient dans une armée étrangère.

Face au mécontentement des Canadiens français, Brooke Claxton, ministre de la Défense nationale à Ottawa, avait écrit, peu de temps auparavant —- sa lettre fut déposée dans les archives secrètes lors de cette étude — (en anglais, il va de soi): ... le plus loin que le Gouvernement canadien puisse aller dans la reconnaissance de la langue française dans l'Armée, c'est de permettre aux officiers du Royal 22e Régiment (le célèbre Van Dooze) de donner les commandements en français au cours du défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Montréal. Et Claxton d'affirmer catégorique: Il ne peut y avoir qu'une seule langue dans une armée.

Armé (c'est le cas de le dire) d'une étude, étiquetée «secrète» et signée Chaput, le général Allard réussit quelque temps plus tard à convaincre le Gouvernement canadien de mettre sur pied des unités de langue française dans l'Armée canadienne.

Vers 1965, les journaux firent mention qu'en prévision de l'audience des militaires devant la Commission Laurendeau-Dunton, le service de recherche de cette Commission avait fouillé partout et n'avait trouvé qu'une seule étude jamais faite sur les Canadiens français dans l'Armée canadienne. Son auteur se nommait .

S'il y a, aujourd'hui, des unités francophones et un plus grand nombre d'officiers supérieurs de langue française qu'autrefois dans la Canadian Army,c'est beaucoup à cause du général Allard et un peu à cause du rapport de .

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