HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 4
Comment il devint séparatiste

Narcisse Chaput mourut en 1947; sa femme le suivit dans la tombe dix ans plus tard.

Installé maintenant avec les siens dans la maison familiale, au 49 de la rue Maisonneuve, maints souvenirs lui rappelaient ses parents disparus; son père, en particulier, dont les qualités de coeur et d'esprit l'avaient fortement influencé.

En réalité, son père et sa mère se dépensaient tous les deux dans les oeuvres de charité, fort fréquentées en ces années de Crise. Sur le plan nationaliste, son père exerçait un rayonnement perpétuel autour de lui. Non pas que sa mère fut dépourvue de patriotisme. O Dieu non! Mais elle était nationaliste d'instinct, alors que son père était un nationaliste militant, agressif. C'était, à sa manière, un philosophe du patriotisme qui ne ratait jamais une occasion de lui donner, ainsi qu'à ses soeurs, des leçons de fierté et d'amour de la langue française. Lui, ce presque illettré, connaissait ses classiques français et ses philosophes grecs mieux que la plupart des bacheliers.

Évoquant avec tendresse le souvenir de son père, relate ce petit incident fort descriptif du nationalisme de son paternel

Un jour, j'avais environ 11 ans, mes parents firent l'acquisition d'un phonographe électrique, nouveauté à l'époque. Quelques jours plus tard, pour essayer le phono, ma mère et mes sœurs, faisant leurs emplettes, achetèrent deux disques américains, les seuls disques qu'elles purent trouver dans le voisinage. Quand mon père entendit ces chansons américai-nes, il fit l'une des rares colères de sa vie, nous faisant clairement comprendre qu'il n'avait pas acheté un phonographe pour américaniser ses enfants. Fait significatif, il avait, avant d'épouser ma mère, vécu quinze ans à New York. Orphelin de père à onze ans, soutien de famille à cet âge encore tendre, mon père se désolait donc d'avoir terminé ses études en cinquième année seulement. Mais il avait hérité de ses parents l'amour de la langue française qu'il cultivait avec passion. Rarement je le voyais sans un livre à la main. Mieux que des gens instruits, il connaissait l'Histoire, la Philosophie, la Politique et la Géographie. De plus, il peignait et dessinait avec adresse et il avait un sens inné du beau et de l'équilibre.

Durant les années de la « grande crise », période de chômage généralisé qui vit défiler à la «soupe» des gens de toutes les conditions, mon père, alors secrétaire-trésorier de la Saint-Vincent-de-Paul, recevait à domicile les miséreux de la paroisse qui venaient chercher leur «bon hebdomadaire», maigre pitance qui leur permettait de subsister jusqu'à la semaine suivante.

Installé dans le grand salon familial, mon père accueillait tout le monde avec une égale cordialité. Il connaissait la petite histoire de tous les déshérités et trouvait les mots pour les encourager. Il me disait, parfois: « Marcel, ne tonds pas le gazon cette semaine. M. Untel a perdu son emploi et ça me permettra de lui offrir un dollar sans l'humilier.»

Durant 20 ans, à titre de secrétaire-trésorier de la Saint­Vincent-de-Paul, mon père me donna l'exemple d'un homme entièrement dévoué à ses compatriotes.

S'il fût, à sa façon, l'homme qui éveilla chez moi la fierté nationale, l'Association catholique de la Jeunesse canadienne française, (PA. C.J. C.), fondée en 1904, mouvement aujourd'hui disparu, m'offrit une plate-forme de choix pour cultiver l'esprit patriotique qui m'animait.

Tôt, à l'âge de seize ans, le jeune Chaput joignit le Groupe Reboul, ainsi nommé en l'honneur du fondateur de la paroisse, le père Delisle Reboul, O.M.I. Les activités du groupe couvraient à peu près tout ce qu'on peut imaginer... soit l'aventure littéraire, patriotique, artistique ou sportive.

Juste au-dessus du grand et confortable local qu'il occupait au sous-sol de la salle paroissiale Notre-Dame de Hull, le groupe Reboul présentait régulièrement des pièces de théâtre dans lesquelles Chaput jouait le rôle du méchant.

L'une des principales activités consistait à présenter des débats publics sur des sujets d'actualité ou d'intérêt national. Un jour, on le prévint qu'il devait se préparer pour le prochain débat. Le sujet: Le Séparatisme, pour ou contre? Il devait défendre le Pour. Ses connaissances sur le Séparatisme étaient on ne peut plus restreintes, mais il accepta le défi avec un mélange d'enthousiasme et de crainte. Sans plus attendre, il se mit en quête d'ouvrages qui traitaient du sujet. Il lut avec avidité Séparatisme, doctrine constructive, de Dostaler O'Leary; il parcourut de vieux exemplaires de La Nation, de Paul Bouchard, et il devint, durant quelques semaines, un véritable rat de bibliothèque. Cette incursion utile le familiarisa avec les noms de person­nages tels René Chaloult, Roger Vézina, Jean-Louis Ga­gnon, André Laurendeau, Albert Pelletier, Berthelot Brunet et plusieurs autres.

Avant de plonger dans les méandres du nationalisme, il n'avait qu'une perception élémentaire des problèmes des Canadiens français.

De fil en aiguille, il découvrit que Papineau, Chénier, de Lorimier et quelques autres chefs de file de la Rébellion de 1837-38 avaient été les pionniers du séparatisme québécois. Il se sentait galvanisé et inquiet. Galvanisé, parce que les Canadiens français avaient une histoire riche en hauts faits; inquiet parce que son ignorance risquait de lui jouer un sale tour lors du fameux débat. Comment assimiler en si peu de temps autant d'événements, de dates et de noms glorieux? Néanmoins, il était désormais certain d'une chose: la lutte pour la libération de la patrie avait commencé le 14 septembre 1759, au lendemain de la bataille des plaines d'Abraham.

Enfin, le grand jour arriva. C'était le 10 décembre 1937. Chaput faisait équipe avec Jacques Boulay, plus tard greffier de la Couronne. Roland Dompierre, père du musicien François Dompierre, et Réal Denis, mort à la guerre, lui donnaient la réplique.

À ma courte honte, j'avoue, dit Chaput, que nous fûmes pulvérisés... battus à plate couture. Nous étions, Boulay et moi, assez bien préparés, mais le vent n'était pas encore favo­rable aux thèses indépendantistes. Peu politisés, enclins à parer Ottawa de toutes les vertus, les Québécois ne pouvaient même pas imaginer une rupture avec le fédéral tant les conséquences leur paraissaient énormes. Affirmer alors sa foi fédéraliste s'inscrivait dans la logique de l'époque. Les Québécois militaient dans les grandes formations traditionnelles sans plus se poser de questions. On militait pour toutes sortes de considérations. On était fédéraliste sans trop savoir pouquoi, par routine ou par tradition, parce que son père l'était.

Ce débat eut pour lui des effets bénéfiques et durables. Au plus profond de lui-même, un sentiment jusque là inconnu, fort et vivifiant, se manifesta: dans ce débat public, il avait tout perdu, mais il était devenu séparatiste.

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