HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 3
By the right, quick march!

Beaucoup de Québécois, durant leur adolescence, ont été confrontés — sur les bancs de l'école — à une impossible dualité qui les obligeait à se trahir quotidiennement.

Comme tant d'autres, fut enrégimenté dans le corps des cadets de l'école et soumis à tout le processus qui fabrique en série les bons colonisés.

Je me vois encore portant un uniforme défraîchi, le corps raide comme un piquet au son de «God Bave the King» ou saluant avec ardeur le «Union Jack», rappelle-t-il. Monde d'inconscience qui contribuait par l'absurde à notre assimilation galopante. Les corps de cadets, prolongement de la «Canadian Army» dans les institutions scolaires du Québec, jouaient ce rôle aliénant.

À l'extrême droite:

C'est en anglais (By the right, quick march !) que Monsieur Desmarchais,l'instructeur en chef, commandait ses troupes. Situation à la fois drôle et navrante: la plupart des cadets ne savaient pas dix mots d'anglais, mais ils parvenaient après quelques semaines d'entraînement, à se familiariser avec le vocabulaire militaire.

Aujourd'hui, je m'étonne encore que nous ayons échappé à l'assimilation. Que d'efforts, de procédés vicieux et de complicités dans nos propres rangs pour nous y contraindre! déplore .

Depuis sa rencontre avec le frère Ernest, ses horizons s'étaient élargis. La dignité naturelle de son père et ses réactions par rapport aux situations aliénantes et humiliantes dans lesquelles les Québécois s'étaient efforcés de vivre quotidiennement faisaient naître en lui des sentiments jusque-là inconnus.

Au fond de moi-même s'éveillait une fierté qui se préci­serait plus tard, au moment où je serais en mesure de mieux comprendre le drame de notre peuple. Pour le moment, je voulais de tout mon cceur devenir chimiste. Les professions libérales m'intéressaient médiocrement, une vocation religieuse ne me disait rien qui vaille et, seule l'aventure scientifique, avec tout ce qu'elle comportait de mystérieux, rejoignait mes ambitions profondes, explique-t-il.

En septembre 1933, il quitta l'école Notre-Dame de Hull pour s'inscrire au High School de l'Université d'Otta­wa, dirigée par les Oblats de Marie-Immaculée. Si son expérience avec les cadets lui avait appris quelques mots d'anglais, il dut faire face, une fois de plus, à une dure réalité. L'Université d'Ottawa, à tous ses paliers, était une institution bilingue, ce qui, d'ailleurs, incitait de nombreux parents à y placer leurs garçons. Après tout, on apprend l'anglais en l'entendant et en le parlant. C'est pourquoi certaines matières, comme l'algèbre, étaient enseignées en anglais. En algèbre, l'élève Chaput était plutôt bon, mais parfois, le professeur, un pur francophone obéissant aux règlements de l'école, lui posait des questions en anglais. Incapable de répondre dans cette langue qui lui était étrangère, il restait bouche bée, ce qui amenait le professeur à proclamer tout haut qu'il faisait probablement faire ses devoirs d'algèbre par son frère aîné (il n'avait pas de frère) ou même par son père (qui avait probablement atteint au plus une cinquième année).

J'étais trop stupide pour expliquer le problème d'algèbre en français. J'en étais profondément mortifié, rappelle .

Après deux ans de présence à l'école secondaire de l'Université ontarienne d'Ottawa, il constata — dans son ignorance des routes à suivre pour devenir chimiste — qu'il ne recevait aucune leçon de chimie. D'ailleurs, à cette époque d'avant-guerre, l'Université d'Ottawa n'avait pas encore fondé son Département de Chimie.

Il fit alors comprendre à son père qu'il n'était pas au bon endroit pour apprendre la chimie et qu'il devrait aller plutôt à l'École technique de Hull où on formait des techniciens en chimie. Il s'y inscrivit en septembre 1935, pour y rester quatre ans, soit jusqu'à la déclaration de la guerre.

À cette institution parfaitement québécoise, il dut néanmoins, une fois de plus, livrer bataille. À la fin de la deuxième année, le professeur de chimie, Canadien français comme dix-neuf de ses vingt élèves, présenta une feuille d'examen sur laquelle les questions étaient rédigées en anglais.

Je comprenais assez l'anglais pour y répondre, mais je voulais du français, question de principe; j'exigeai (et je fus le seul étudiant à le faire) des questions en français. Le professeur me dit que si je n'étais pas content, je n'avais qu'à ne pas répondre et que, par ailleurs, à ma sortie de l'école, je devrais travailler en anglais: aussi bien m'y faire tout de suite ! Je sortis de la classe et m'en allai voir le directeur de l'école qui était reconnu pour un ardent nationaliste. Le directeur, pris entre deux feux, me traduisit les questions d'examen et je réintégrai la classe pour répondre, en français, bien sûr, (avec presque une heure de retard sur les autres élèves), aux questions si durement conquises.

Ce professeur de chimie avait raison. En mai 1939, Chaput sortit de l'Ecole technique de Hull avec un diplôme en poche. En septembre suivant, trois jours après la déclaration de la guerre, il entra à l'emploi de la manufacture de papier Eddy, à Hull, pour y travailler en anglais, y restant trois mois.

À sa sortie de l'Ecole technique, il postula au Conseil national de la Recherche, à Ottawa. En décembre 1939, ce prestigieux Conseil lui fit signe. Il se présenta à une entrevue orale où cinq grands savants, ou gratte-papier, probablement les deux, lui firent subir un interrogatoire serré — en anglais, bien sûr. Son Conversational English était plutôt restreint à l'époque.

Je dus être, pardonnez-moi de le dire, formidable puisque après une heure de questions auxquelles je ne compris que la moitié, on m'offrit le poste d'aide de laboratoire de chimie, au service du Dr. R.H.F. Manske, qui ne m'a jamais dit un mot de français pendant trois ans. Mon salaire : $70 par mois. J'acceptai, même si, en quittant Eddy, je perdais de l'argent. J'entrevoyais un meilleur avenir au Conseil national de la Recherche.

À mesure qu'il s'incrustait dans le monde du travail, il comprenait l'idiotie de la situation des Canadiens français s'instruire en français pour travailler éventuellement en anglais ! Ces déchirements le marquaient.

Quelque temps après l'entrée en guerre du Canada, le 10 septembre 1939, le gouvernement fédéral ordonna ce qui s'est appelé L'Inscription nationale. Tous les hommes de tel âge à tel âge durent s'inscrire dans des bureaux établis à cette fin — because la possibilité de service militaire. C'est pour s'être opposé à cette inscription que Louis Saint-Laurent, alors ministre de la Justice à Ottawa, fit jeter Camilien Houde, à l'époque maire de Montréal, dans un camp d'internement où il y resta quatre ans.

Quelques centaines de personnes travaillaient chaque jour dans l'édifice du Conseil, rue Sussex à Ottawa. Il était donc normal d'y ouvrir pendant le jour un bureau d'inscription. Étant d'âge le plus parfaitement militaire, (il avait 21 ans) valide de la tête aux pieds, il se présenta donc à ce bureau pour faire savoir au ministre de la Défense qu'il était là. Première friction: le préposé à ce recensement ne parlait pas français. Après tout, nous sommes à Ottawa! insista pour être inscrit en français. Le préposé le regarda comme s'il était un extra-terrestre. «Si tu veux du français, va te faire inscrire à Hull, où tu habites.»

Non, dit froidement . Bien sûr, je pourrais aller à Hull, mais c'est ici — et en français — que je veux être inscrit. C'est mon droit. D'autant plus que cette inscription a pour but d'organiser les Canadiens en vue de la défense de la Liberté chez les autres. Si vous refusez de m'inscrire, je reviendrai avec des témoins qui attesteront de votre refus d'écrire trois lignes en français.

Il eut gain de cause. Mais sa réputation de frog en encaissa un coup. À preuve !

Le 22 juin 1940, jour de la capitulation de la France devant les armées d'Hitler, son voisin de laboratoire, le capitaine Alec Rose, en uniforme de la Canadian Army, vint lui dire, arborant son sourire le plus satanique: «Shepou, from now on, you can forget your French language; France is dead.» (Chaput, à compter de maintenant, tu peux oublier ta langue française, la France est morte !

J'ai failli lui lancer un flacon de vitriol à la tête.

En mai 1941, mobilisé, il fit sa valise pour le camp militaire de Saint-Jérôme, duquel les «p'tits gars» de Hull relevaient. C'était un camp pour francophones seulement, mais les commandements se donnaient évidemment en anglais.

Si j'ai détesté la vie militaire, c'est que nous étions toujours enrégimentés pour défendre la Liberté des autres. Il manquait, chez moi, la motivation, raconte-t-il.

De toute façon, des événements heureux interrompirent son basic training. Alors qu'un matin son peloton se livrait à des exercices de routine (By the right, quick march!), le sergent-major Prud'Homme vint quérir le fantassin Chaput, lui ordonnant, de sa voix la plus militaire, de le suivre sur-le-champ.

Avais-je commis une faute impardonnable? Je repris contenance quelques minutes plus tard lorsque le commandant me prévint que je retournais à Ottawa, au Conseil national de la Recherche. On avait besoin de moi dans les laboratoires.

- Tu reviendras nous porter ton uniforme, me dit-il, en guise d'adieu.

II avait été décidé, à Ottawa, de récupérer tous les techniciens, peu nombreux à l'époque et devenus indispensables à l'effort de guerre.

Chaput retourna donc au Conseil, cette fois sous l'autorité de l'Armée. Il pouvait, cependant, par autorisation spéciale, circuler en habit de ville et habiter la maison familiale, petits privilèges qui n'augmentaient pas d'un cent son exorbitant traitement de $70 par mois.

En janvier 1943, l'Armée ayant monté ses propres laboratoires dans l'édifice même du Conseil national de la Recherche, rue Sussex, à Ottawa, il passa au service des Chemical Warfare Laboratories où il resta 44 mois, en uniforme cette fois, soit jusqu'en septembre 1946. Là, il apprit à jongler avec les éprouvettes dans lesquelles mijotaient petits et grands secrets militaires.

De simple soldat, il fut successivement promu sergent­major... et il porta l'uniforme kaki, espérant qu'une belle fille finirait par succomber à son charme martial.

Ce jour devait arriver le 15 septembre 1945.

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