HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 2
Sa première révolte

La vie d'un enfant est organisée à l'avance. En septembre 1924, à l'âge de six ans, prit le che­min de l'école Lecompte, rue Victoria. L'année suivante, Monseigneur Eymard, archevêque d'Ottawa, le confirmait en l'église Notre-Dame-de-Grâce de Hull.

J'étais un gamin d'une sagesse exemplaire, raconte-t-il. L'expression «sage comme une image» collait si bien à mon personnage du «bon toutou docile» qu'il m'arrive de croire, aujourd'hui, qu'elle avait été inventée pour moi. J'obéissais au doigt et à l'oeil. Ma mère me disait-elle de rester sur la «galerie», jamais je ne serais passé outre à ses ordres, non qu'elle fût exagérément sévère, mais bien parce que j'avais un remarquable esprit de soumission. Étais je apathique? Je me suis longuement interrogé sur mon attitude. Cette obéissance aveugle aux ordres de mes parents et de mes supérieurs, ne laissait pas présager que je deviendrais, plus tard, un contestataire enragé. J'étais donc, enfant, tragiquement soumis à la divine autorité des grandes personnes. Il ne me serait jamais venu à l'idée de protester... et encore moins de me soustraire par la ruse aux consignes. Les enfants sont ordinairement pleins de duplicité. Ils se conforment, en général, aux directives de leurs parents, mais ils savent, d'instinct, par toutes sortes de subterfuges, échapper au carcan. Je n'avais même pas assez d'autonomie ou d'initiative pour tricher un peu. Mes parents, évidemment, louaient mon exemplaire conduite, et ma mère répétait à qui voulait l'entendre que son fils, Marcel, était «le modèle des modèles».

À l'âge de dix ans, fit ses adieux à l'école Lecompte pour entrer au Collège Notre-Dame, institution dirigée par les Frères des Ecoles chrétiennes. Ce changement survint durant une période de deuil. Sa soeur Rolande, une excellente musicienne, mourut, à l'âge de seize ans, d'un empoisonnement de sang.

éprouvait un profond attachement pour sa soeur Rolande; son départ créa chez lui une impression de vide.

Enfin, la vie continuait !

Ses cinq années au Collège Notre-Dame furent plutôt traumatisantes, en ce sens qu'il souffrait d'une timidité maladive. Il n'y avait pas chez lui le moindre soupçon de combativité. Il suffisait que quelqu'un le regarde avec insistance pour qu'il perde tous ses moyens. Un professeur s'adressait­il à lui, l'oeil sévère, il ne savait plus où se mettre. II priait pour que le plancher s'ouvre sous ses pieds. Dans les moments de grande tension, il n'arrivait pas à se concentrer et à réagir positivement. Les jambes molles, la bouche sèche, les mains mouillées, l'oeil hagard, son esprit dérivait. Hébété, il ne savait plus que bredouiller, incapable de formuler une idée claire. Les mots se déformaient, galopaient dans des directions opposées, se reformaient en onomatopées qui franchissaient ses lèvres dans un murmure inintelligible.

Cette timidité lui causait de cruels embarras. Ses camarades, les premiers, abusaient de sa déplorable bonasserie et multipliaient les occasions de s'amuser à ses dépens. Même roué de coups, il restait là, stoïque, larynx contracté, bouche cousue, comme une victime consentante.

Dans la cour de récréation, il subissait régulièrement l'avalanche; tantôt on le bousculait, tantôt on lui allongeait quelques taloches vicieuses qu'il encaissait sans se défendre. Ça ne pouvait plus durer; infiniment malheureux, il rêvait à une action d'éclat qui l'aurait une fois pour toutes libéré de lui-même et des galopins insupportables qui ne le lâchaient pas.

Des années plus tard, réfléchissant à cette étape de sa vie, s'est posé toutes sortes de questions sur son comportement trop pacifique.

Physiquement, me comparant à mes assaillants, j'avais la certitude que ma force était égale sinon supérieure à la leur, explique-t-il. Qu'est-ce qui m'enpêchait de cogner? Il y a un inconnu dans l'âme humaine qui échappe au raisonnement ; je n'ai jamais pu m'expliquer cette passivité maladive attribuée à ma timidité.

II avait maintenant quatorze ans. À force de se répéter qu'il n'était inférieur à personne dans son entourage, il décida, subitement, de mettre un terme aux persécutions. L'un de ses tortionnaires habituels entreprit, comme il le faisait d'habitude, de l'épingler tel un papillon sans défense. Ce jour-là, le jeune Marcel se sentait dans une forme éblouissante, dégagé, en pleine possession de ses moyens et décidé à s'affirmer par la force.

Avant même que mon bonhomme n'ait ouvert la bouche pour dire « ouf », je lui fonçai dans le coffre sans crier gare, lui infligeant une bonne raclée. Il se retrouva dans une mare d'eau, les quatre fers en l'air, ahuri de ce qui lui arrivait. Plusieurs de mes camarades avaient assisté à ce que j'appellerais mon «déblocage psychologique» et répandirent le bruit que j'avais rossé un mauvais drôle. «Un massacre!» prétendaient-ils. Ç'a n'avait rien du massacre, mais ce fût suffisant pour que tout le monde apprenne à me respecter. C'était clair: le « bonasse » rendait désormais coup sur coup.

En évoquant, pour ses enfants, les souvenirs de son adolescence, leur a toujours conseillé d'agir au lieu de subir.

Ne répondez pas aux provocations, mais si on vous attaque, défendez-vous! Ne vous laissez pas malmener! N'hésitez pas à vous faire respecter, par la force, si nécessaire.

Les hommes, dans l'ensemble, dit ,  ne sont guère sensibles au pacifisme. Guerriers dans l'âme, ils respectent la force. Sans militer pour la violence, ou la considérer comme une vertu, elle est parfois le seul langage susceptible d'être compris par tout le monde.

À quelques semaines de sa métamorphose, un événement important survint dans sa vie: durant quelques mois, il eut un professeur très différent des autres... très peu conventionnel.

Ennemi du conformisme intellectuel, le frère Ernest affectionnait les sentiers jusque là négligés par nos éducateurs, tous férus de morale, de théologie, matières traditionnelles qui éliminaient au départ le goût de l'aventure.

«La Science, c'est l'Avenir!» clamait le frère Ernest, ajoutant que les Canadiens français étaient tragiquement absents du domaine scientifique. II en parlait avec une telle conviction qu'il fascinait l'élève Chaput. Contrairement à ses collègues, qui suaient le suc de l'Évangile et s'époumonnaient à convaincre les jeunes qu'une vocation religieuse équivalait à se placer les pieds au Paradis, le frère Ernest parlait du firmament comme un lieu à découvrir et à explorer.

L'homme est un être fait de curiosité, et l'univers constitue son champ d'exploration; il faut multiplier les scientifiques et les savants. Ce sont eux qui possèdent la clé de l'avenir! enchaînait-il, tel un prophète inspiré.

Sa ferveur était communicative et son langage détonnait. J'avais l'impression, en l'écoutant, qu'il s'était trompé de milieu, qu'il se trouvait parmi nous par erreur. Il apportait une bouffée d'air pur aux jeunes que nous étions. Il précédait son temps de vingt-cinq ans. Les initiatives, l'imagination, la prescience et le courage de ses idées n'étaient pas monnaie courante chez les enseignants, victimes eux aussi d'un système où le «crois ou meurs» faisait partie des règles du jeu.

Et , plongé dans ses souvenirs, enchaîne: Les gens de mon âge s'en souviennent: les éducateurs d'antan, remarquables tout de même par certaines qualités, voyaient en chaque élève un éventuel candidat à la vie religieuse. Nous étions tous des curés en puissance. Pour les parents, rien n'était plus valorisant que de pouvoir dire, avec fierté, qu'il y avait un prêtre dans la famille. Si les vocations dites libérales permettaient à un nombre restreint de privilégiés de gravir l'échelon social — Droit, Médecine, Notariat — vocation religieuse s'identifiait à la réussite. La caste des princes régnant portait la soutane et son influence débordait largement le cadre spirituel.

Le frère Ernest, à qui il doit sa carrière de chimiste, dont le courage l'étonne encore aujourd'hui, ne luttait pas à armes égales. Un jour, sur ses conseils, il se rendit fouiner à la bibliothèque du collège. Elle se trouvait quelque part, dans un réduit, à la fois accessible et inaccessible tant elle était discrète, retirée, modeste. D'ailleurs, les bibliothèques du temps — celles des collèges — jouaient un rôle obscur. Rarissimes étaient les livres intéressants. Ils étaient noyés sous l'avalanche des vies de saints, d'études théologiques et d'ouvrages dont les titres rebutaient.

À tout hasard, sur une tablette, il aperçut, presque honteux de se trouver là, une plaquette qui ne payait pas de mine, mais dont le titre évocateur l'attira. Il s'en saisit avec avidité, tel un voleur chipant une orange à la marchande de fruits. Il l'ouvrit avec déférence.

À peine eut-il feuilleté quelques pages, se délectant à l'avance du contenu, qu'un religieux pénétra à pas feutrés dans la pièce.

- Que lisez-vous là ? demanda-t-il, soupçonneux, à .

- Les merveilles du ciel étoilé, répondit ce dernier, ignorant ses intentions. Il s'empara de la plaquette, l'examina un cour moment... et la remit sur la tablette.

- Mon enfant, vous feriez mieux de lire quelque chose de plus positif... une bonne vie de saint. Je vous le conseille fortement.

L'élève Chaput était estomaqué. Le bon frère le regardait, l'oeil sévère, une moue de désapprobation sur son visage inexpressif.

Ce jour-là, avoue Chaput avec humour, je crois avoir éliminé à tout jamais la tentation de lire une vie de saint. Je sortis de la bibliothèque, ancré plus que jamais dans la décision de me vouer à une carrière scientifique.

Le frère Ernest passa telle une comète dans sa vie d'étudiant, mais son influence fut durable dans la vie de l'élève Chaput. II apprit son départ avec tristesse.

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