HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 14
Place au Parti Québécois

Durant plus de quatre ans, sans répit, plongé dans la lutte active, à un moment difficile de l'Histoire du Québec, avait acquis la conviction profonde que l'idée de l'indépendance était aussi solidement incrustée dans les esprits que le Cap Diamant dans le Saint­Laurent. La récolte serait peut-être tardive, mais l'élan était irréversible. Il croyait aussi que beaucoup d'événements fortuits serviraient la Cause. Quoi au juste? Il suffisait de voir agir les fédéralistes pour comprendre qu'ils n'avaient pas, mais aucunement le sens de l'Histoire. Ils ramaient à contre-courant, multipliaient les déclarations à caractère démagogique, traitaient les indépendantistes d'utopistes et de fous furieux, proposaient des cataplasmes quand il aurait fallu des réformes en profondeur, et cherchaient avant tout à plaire et à réconforter leur électorat. Ils visaient souvent juste, à court terme, ce qui leur donnait une impression de force, mais ils se fourvoyaient à long terme.

En attendant les « vraies victoires », les séparatistes accumulaient beaucoup de victoires morales, mais des signes avant-coureurs laissaient présager que leur action n'était pas inutile.

avait réintégré le marché du travail. En deux mots, pour gagner sa vie, il était devenu commerçant d'huile, métier assez peu enthousiasmant qui ne lui apportait pas de très grandes joies. Néanmoins, il restait sur la barricade, disponible pour tous les groupes qui voulaient entendre parler d'indépendance.

Avec la disparition du PRQ, il était devenu un indépendantiste comme tout le monde. Il lui arrivait encore de faire des déclarations ou de prononcer des conférences, surtout à l'extérieur du Québec, mais il n'était plus au premier plan de l'actualité. Chaput s'est assagi, disait-on. D'autres affirmaient qu'il avait pris une retraite prématurée. Bien au contraire, il restait dans l'action. Adversaire acharné du bill 63, voté sous le gouvernement «mélasse» de Jean-Jacques Bertrand, il participa à différents événements, tel l'émeute de la Saint-Jean, le 24 juin 1968, l'affaire connue sous le nom de McGill fançai.s et celle plus brûlante de Saint-Léonard où les Québécois, une fois de plus, descendirent dans la rue pour faire valoir leurs droits.

rappelle que René Lévesque (il n'était pas alors Premier ministre du Québec) s'est toujours empressé de condamner l'action de ses propres partisans au lieu de les épauler. Lors de ces différentes manifestations, il a toujours eu, après coup, des remarques cinglantes contre ceux qui, à l'époque, utilisaient la manifestation comme arme de sensibilisation de l'opinion publique. Chaput ne soutient pas que la manifestation est l'argument suprême pour faire avancer une idée ou contrer des politiques absurdes, dont le bill 63 fut le clou, mais elles permettent d'attirer l'attention, d'une façon spectaculaire, sur un problème en particulier. Une déclaration n'émeut pas le gouvernement, mais une épreuve de force l'oblige, souvent, à faire machine arrière.

Donc, n'étant plus président d'un mouvement politique, les journalistes ne lui couraient plus après avec la même ferveur pour lui demander son opinion sur tel ou tel sujet. Chaput se battait davantage en coulisse qu'à l'avant­scène.

Depuis son départ d'Ottawa, et à travers toutes les étapes successives de son action politique, il avait toujours défendu avec acharnement l'idée que les indépendantistes devaient se faire élire et siéger à l'Assemblée Nationale. Là, leurs voix porteraient haut et fort; là se prenaient les grandes décisions; là était le pouvoir.

Battu comme candidat, dans Papineau, le 5 juin 1966, la défaite de Lesage lui apparut de bon augure. Malgré sa désillusion, il se réjouit de la défaite des libéraux. Daniel Johnson, moins borné, plus ouvert aux idées généreuses, avait convié les indépendantistes à s'emparer de l'Union Nationale. Bien sûr, son invitation ne trompait personne, mais elle dénotait une lente progression dans les esprits, farouchement routiniers, des politiciens traditionnels. La proportion des réactionnaires gravitant autour de Daniel Johnson était trop grande pour qu'on pût imaginer, un seul instant, que son voeu pieux se matérialise. Mais la victoire de Johnson accélérait le processus de l'indépendance. D'autres facteurs importants, comme on le lira plus loin, jouaient en faveur de la Cause de l'indépendance.

Dans la vie, tout est relatif. On brûle facilement aujourd'hui ce qu'on a adoré hier. Dans le camp indépendantiste, les déchirements internes avaient toujours été un empêchement à la cohésion, mais ils s'accentuèrent avec le mémorable match Bourgault - Feretti.

Bataille homérique qui permit une fois de plus aux adversaires de décrier les indépendantistes. Comment pourront-ils gouverner le Québec s'ils sont incapables de s'entendre entre eux? disaient-ils avec délectation.

Jusque-là identifié à la gauche, Bourgault se retrouva, par le caprice des dieux, épinglé au tableau de la droite. Andrée Feretti, son opposante, personnifiait la sacro-sainte gauche.

Je me suis toujours méfié des étiquettes, tonne Chaput. Ceux qui ne font rien, sauf verhaliser et fendre les virgules en quatre, ont toujours assez de temps à tuer pour établir ces distinctions qui, de prime abord, ne riment à rien. Un mouvement est fait d'une grande variété d'individus. Les uns sont plus progressistes que les autres, et cette définition me suffit. La gauche, au Québec, groupuscule de beaux parleurs, n'a rien à voir avec la gauche des pays européens où les conditions de vie et le contexte politique favorisent le gauchisme. On m'a moi-même apprêtée à tant de sauces que, j''ai pris le parti de me moquer éperdument de l'étiquetage. Mais un individu qui lutte pour transformer toute la société dans laquelle il vit, qui préconise un avenir meilleur pour l'homme québécois, politiquement et socialement, ne peut pas être autre chose qu'un révolutionnaire, si ce mot a encore de nos jours une signification sensée. Or un révolutionnaire est rarement à droite.

Bourgault eut raison d'Andrée Feretti, toutefois élue à la vice-présidence, mais l'affrontement fut douloureux. Dans les deux camps, les blessures mirent du temps à se cicatriser.

Déjà écorché vif pour avoir voulu quitter les sentiers battus, à l'époque où il assumait la présidence du RIN, Chaput se tint à l'écart d'une «chicane de famille» qui se solda par une division encore plus profonde des indépendantistes.

Sans nommer personne, confesse qu'il a toujours souffert profondément des querelles stériles qui naissaient, souvent, pour des bagatelles, dans le milieu indépendantiste. À trop se regarder le nombril, les fomenteurs de troubles finissaient par oublier l'objectif: le pouvoir. Pour , il y aura toujours assez de temps pour les pondeurs de thèses d'accoucher d'une souris. Mais sans cohésion, le plus solide programme ne valait que ce que vaut le papier sur lequel il a été écrit.

J'aimais ma patrie, dit Chaput, au point de tout lui sacrifier et de ne rien lui compter. Elle était pour moi plus qu'une raison d'être: elle était la vie, ma vie. Nous avions un pays à prendre, à aimer, à bâtir... et je me désolais que des clans s'entredéchirent au lieu d'unir leurs efforts pour enfoncer l'adversaire. A quoi bon philosopher quand les coffres sont vides! À quoi sert de savoir si le soleil se couchera à gauche ou à droite du pont de Québec en 1985! Que sont les théories sans l'action quotidienne? On ne convainc pas les gens avec des formules creuses... pas plus qu'on ne fait des révolutions politiques et sociales en se disputant autour d'une table pour savoir si le char de la victoire, que l'on n'a pas encore, et que l'on doit conduire à bon port, doit passer à droite, à gauche ou au centre de l'avenue de l'indépendance.

Je ressentais ces querelles au plus profond de mon être. Elles m'inquiétaient. Nous n'avions pas le droit de nous laisser distraire par des rivalités sordides. Seul comptait l'enjeu un Québec aux ressources gigantesques, une patrie riche de promesses, si nous arrivions à mettre un terme à nos révolutions de palais.

Dans la vie d'un peuple, certaines choses arrivent — inattendues — qui ont le même impact qu'un coup de poing dans la figure. Le 24 juillet 1967, du balcon de l'hôtel de ville de Montréal, le général De Gaulle, fidèle à son intuition, lança ce désormais fameux Vive le Québec libre! était dans la rue, avec sa femme et l'une de ses filles, ainsi que des milliers de ses compatriotes.

Jamais, de toute ma vie, je n'ai ressenti une émotion aussi intense. Et ce n'est que quelques heures plus tard, encore sous le coup de l'émotion, que je compris l'importance des quelques mots qui, emportés par le vent, livraient au monde entier le message du Québec. Il m'a semblé, ce jour-là, en lisant la stupéfaction et l'émerveillement dans les yeux de milliers de Québecois, massés sur le Champ de Mars, qu'un pas de géant venait d'être franchi. Quatre petits mots dans la bouche d'un homme qui écrivait l'Histoire moderne avaient suffi à internationaliser notre combat, à lui donner une dimension incalculable dans le temps et l'espace. Comme tant d'autres, je crois que j'ai pleuré de gratitude ce 24 juillet, sachant fort bien, d'autre part, que ce «Vive le Québec libre» charriait la tempête du côté d'Ottawa.

L'intervention miraculeuse — et le mot n'est pas très fort — allait accélérer la décomposition du Parti libéral. François Aquin, le premier, tira sa révérence à Jean Lesage, suivi de René Lévesque qui, à son tour, désavoué par son chef, quitta le Parti libéral pour fonder le Mouvement Souveraineté-Association, en octobre 1967.

Dans une certaine mesure, De Gaulle força les libéraux à se définir par rapport au présent et à l'avenir. Dans une perspective plus globale, il précipita la chute de Lesage et força ses principaux lieutenants, déjà à couteaux tirés avec leur chef, à un exercice d'honnêteté envers eux­mêmes.

Ah ! si René Lévesque était avec nous! En octobre 1967, ce fut un premier pas, avec la formation du Mouvement Souveraineté-Association, et un an plus tard, en octobre 1968, René Lévesque annonçait que le Parti Québécois était lancé.

Mais dans l'intervalle, avant la naissance du Parti Québécois, diverses tractations avaient préparé les jeux définitifs.

Le Docteur René Jutras, l'un des principaux dissidents du RIN, et fondateur, avec quelques autres indépendantistes, du Regroupement National, qu'il présidait, démissionna peu après le scrutin de 1966. Le RN s'était lancé dans la bagarre électorale, récoltant avec le RIN, 10% des suffrages populaires.

Gilles Grégoire en prit la tête. Ex-député créditiste, il avait, dans une belle profession de foi, annoncé qu'il siègerait comme indépendantiste à la Chambre des Communes. L'auguste assemblée fédéraliste regarda Grégoire comme s'il eût été une créature préhistorique.

Un séparatiste aux Communes, ça ne pouvait même pas s'imaginer. Et pourtant, durant des mois, la Chambre eut à subir une présence intolérable que Diefenbaker, le vieux lion édenté, dénonça avec horreur.

Gilles Grégoire, à peine en place au RN, devenu le Ralliement National, commença à préparer la voie à une éventuelle fusion MSA-RN. Il y eut diverses rencontres entre les intéressés (RN-RIN-MSA), dans le but de grouper les indépendantistes dans un même parti, mais ce rapprochement désiré trouva des résistances. La fusion du MSA et du RN se décida, sans que le RIN soit convié aux agapes.

À ce moment-là, écrivait une chronique régulière dans le Journal de Montréal. Dans l'espace qui lui était réservé, il y traitait de sujets concernant les grandes questions de l'indépendance.

Or deux semaines après le congrès de fondation du Parti Québécois, nom trouvé par Gilles Grégoire, le RIN se débattait dans un beau dilemme. Deux écoles de pensée s'affrontaient. La première suggérait que le RIN cesse d'être un parti politique, mais continue d'exister comme mouvement de pression, alors que la seconde réclamait la dissolution pure et simple du Rassemblement pour l'Indépendance Nationale.

Chaput aurait aimé, pour sa part, que le RIN continue d'exister comme mouvement de pression. Il écrivit un article en ce sens dans le Journal de Montréal, mais après une rencontre avec André d'Allemagne, Pierre Bourgault et Pierre Renaud, il se ravisa. La poursuite des activités du RIN contribuerait à mêler davantage les Québécois, et le moment était venu pour les indépendantistes d'unir leurs efforts dans un même parti.

En octobre 1968, à la presque unanimité, mais dans un déchirement profond, la dissolution du RIN fut votée.

On avait invité à prendre la parole et, partageant l'émotion générale, il avait dit ceci: Le Parti Québécois parle de souveraineté-association. Nous voulons bien faire confiance au PQ, mais nous ne savons rien sur ce qu'il entend par association. Sur ce sujet, ma position est très claire: association par traités, d'accord, association par constitution, jamais.

Un tonnerre d'applaudissements le convainquit qu'il exprimait l'opinion générale des membres du RIN.

En apprenant le sabordage du RIN, René Lévesque fit une sainte colère.

II aurait aimé, soutient , que le RIN continue d'exister pour canaliser les éléments de la gauche, alors que le PQ, formation politique pure et sans tache, se serait aligné sur le centre, position idéale entre le chèvre et chou. Ainsi, on était assuré de ne pas faire peur au monde ordinaire.

Dans le sens continental du terme, René Lévesque se définit comme un Américain. Avec des nuances. Un Américain qui parle français. Il n'a pas envie d'être autre chose que ce qu'il est. Pour lui, l'Amérique, malgré ses lacunes énormes, ses inégalités mais aussi son authentique vitalité, reste un pays foncièrement démocratique.

L'Amérique, c'est nous autres, notre réalité ! tonne-t-il. Et on fera l'indépendance en tenant compte de nos voisins, les États-Unis, avec lesquels existeront des liens harmonieux.

Le fait qu'il est en train de bouleverser l'échiquier politique canadien ne l'inquiète pas outre mesure lorsqu'il pense à nos puissants voisins. Selon René Lévesque, les Américains en ont vu d'autres. À condition que les changements politiques se fassent d'une façon normale, que la voie fluviale du Saint-Laurent soit traitée d'une façon civilisée, à condition que les investissements ne soient pas brutalement congolisés, il ne se passera rien du tout.

Sur la question américaine, René Lévesque tient des propos réalistes. Les États-Unis, a-t-il dit souvent, ont deux visages, l'un lumineux, l'autre sombre et ténébreux. Politiquement et économiquement, ça été souvent l'Oncle Sam au visage détestable, l'Amérique du Vietnam, du scandale racial, de l'impérialisme économique éhonté qui était au pouvoir. Notre rôle est de maintenir un certain équilibre qui ne sera pas facile.

Pour lui, le Québec souverain signifie d'abord la récupération complète et absolue des impôts payés à Ottawa et l'affectation de cette énorme masse fiscale à des priorités qui seront déterminées par le peuple lui-même. L'indépendance est une chose irréversible, et le Canada, à moins de se déshonorer, serait obligé d'accepter la souveraineté du Québec.

Du Canada anglais, René Lévesque dit encore: De deux choses l'une. Ou il nous parle, ou il nous boude. De toute façon, on sort de la Confédération. Mais on va liquider comme du monde une vieille affaire qui est finie. Ça se liquide, une structure politique. Il y a un passif et un actif là­dedans. Notre position n'est pas nouvelle, on la retrouve dans le programme, pour l'essentiel.

Dans la lutte qui l'oppose à des fédéralistes armés jusqu'aux dents et prêts à rendre coup pour coup, le Parti Québécois, bien avant d'accéder au pouvoir, avait plus ou moins écarté les vieux indépendantistes inconditionnels de la première heure. Que leur reprochait-on? D'avoir été là quelques années avant les autres? D'être trop radicaux ou trop intransigeants avec leur idéal.

«Écarté», n'est peut être pas le mot juste, dira . «Ignoré», serait plus exact... mis au rancart, alors que la Cause a besoin de tous ses soldats. Pourquoi une attitude aussi irrationnelle? On pourrait trouverdiverses explications à cette noire ingratitude, inintelligente d'ailleurs, mais je m'en tiendrai à l'explication suivante: les hautes instances du PQ craignaient le radicalisme des inconditionnels et voulaient éviter des affrontements en perspective. Elle a confirmé les «vieux de la vieille» dans leur méfiance raisonnée pour les chefs de, file sortis des rangs libéraux. Nonobstant toutes les raisons qu'on pourrait invoquer, le Parti Québécois s'est coupé d'une collaboration précieuse, créant, par sa stupidité, des poches de résistance qui pourraient un jour lui crever en plein visage.

On se dit, finalement, et Claude Morin en tête, que les inconditionnels mettront leur croix à la bonne place sur le bulletin de vote, mais cette belle certitude ancrée dans les esprits des mandarins péquistes n'est pas acquise, en ce sens que les inconditionnels préféreront peut-être rester chez eux lors d'un scrutin si l'idéal indépendantiste est trop dilué par une association fédérative.

En 1968, Chaput s'associa à la clinique naturiste de Raymond Barbeau. Il y resta jusqu'en 1970.

Cette période fut très active. Il renoua sommairement avec le travail de laboratoire, et publia deux livres, l'École de la Santé et Dossier Pollution, ce dernier en collaboration avec Tony Le Sauteur. Il rédigea également le journal La Santé, publication spécialisée dans l'éducation populaire.

La violence, avec les différents FLQ, était entrée dans nos moeurs. Les Québécois s'y habituaient comme on s'habitue à un mal de tête. Mais Chaput s'inquiétait, moins des bombes que de l'escalade verbale et des fanfaronnades de Pierre Elliott Trudeau qui s'ingéniait à déformer la réalité québécoise, à qualifier le séparatisme de particule négligeable, alors qu'il était une force agissante et montante.

Pierre Elliott Trudeau est aujourd'hui la victime d'un courant historique qui le dépasse nettement, explique Chaput.

En un sens, c'est dommage, car l'homme ne manquait ni de talent ni d'une certaine grandeur. Mais cette souplesse indispensable aux grands lui a fait totalement défaut. Tout au long de ses mandats, il s'est acharné — emporté par ses préjugés et ses inimités personnelles — à ne pas reconnaître la réalité profonde du Québec. Il a mis toute sa hargne et ses énergies à combattre et à nier ce qui existe. À sa façon, par son comportement et ses outrances verbales, il aura été l'un des plus spectaculaires propagandistes du Québec.

Bien sûr, à court terme, il donnait l'impression de dominer la situation. Iloubliait que l'Histoire emprunte souvent des voies étranges, souterraines, qui minent avec les ans les sols les plus solides. Pour rallier à ses idées le plus grand nombre de «Canadians», M. Trudeau mit en branle une énorme machine de propagande alimentée à coups de millions.

Si les Québécois, avec leurs institutions, leur langue propre, une manière d'être et de vivre forment un bloc homogène, une entité distincte et originale, comment faire d'authentiques Canadiens avec les diverses ethnies qui peuplent les autres provinces canadiennes? Le nationalisme, chez eux, n'a pas de racine. Pierre Trudeau aurait bien aimé le voir fleurir, un beau matin, pour l'opposer au nationalisme des Québécois, mais il semble que les fantômes des empires périclitants hantent encore les esprits de la plupart des «Canadians».

Le nationalisme d'un peuple ne naît pas spontanément sous l'influence des gadgets ou des messages publicitaires. D'une certaine façon, l'antinationaliste Trudeau est victime de ses propres contradictions.

Mais l'orage était dans l'air. Comme tant d'autres Québécois, sentait, à l'approche de 1970, un malaise social grandissant. Tout au long d'une intrusion hypocrite dans le devenir du Québec, les nouveaux missionnaires du fédéralisme livraient à la population québécoise leurs messages d'amour, jouant à fond la carte mélo et déployant un charme à multiples facettes pour convaincre les naïfs de leur messianisme éclairé. La peur était dans l'air, une peur insaisissable, mais présente. Tout était mis en branle pour créer la panique. Conscients de l'enjeu, des politiciens séniles, perroquets du pouvoir fédéral, ressassaient — avec les mêmes idées usées à la corde — les sempiternels refrains susceptibles d'alimenter la panique. Or il est difficile, même avec des arguments rationnels, de combattre la peur viscérale. Il n'y a pas de pire poison. On l'a peut-être oublié, mais les stratèges d'Ottawa mettaient de côté toute décence pour conditionner les esprits à la peur morbide, à la panique institutionnalisée, pour enfermer les Québécois dans le cul-de-sac de la terreur psychologique.

La crise d'octobre 1970 n'était pas très loin. Elle connut son point culminant avec l'enlèvement de James Cross et, quelques jours plus tard, la mort du ministre Pierre Laporte. Sur la partie connue de cette crise, tout a été écrit. Mais elle révéla la faiblesse d'un régime recourant à la force brutale pour endiguer le mal du Québec. Des centaines de Québécois kidnappés en pleine nuit se retrouvèrent derrière les barreaux sans trop savoir pourquoi. En octobre 70, on mit les idées en prison.

À sa grande honte, ne fut pas inquiété. II faut croire que la police le tenait en haute estime. En septembre 63, il fut arrêté, avec deux journalistes de la BBC de Londres, dans le port de Montréal et condamné à $50 d'amende pour empiètement sur un territoire fédéral. Son avocat protesta: Mais il n'y avait pas de clôture, votre Honneur. Et le juge Jacques Trahan, de trancher la question, à la Salomon : Non, mais il y avait une clôture morale.

Comme président du RIN et du PRQ, fut appelé bien des fois à négocier avec les policiers qui le tenaient responsable de tous les problèmes du Québec. Barbouillait-on une affiche quelque part, qu'ils rappliquaient, le semonçaient, lui donnaient force conseils. Une bombe explosait-elle, qu'ils établissaient un lien entre son action politique et le terrorisme. Alors, il expliquait, calmement, qu'ils se trompaient de porte.

Nous avions un mouvement, ou un parti politique constitué légalement, et je travaillais sans me cacher, à visage découvert, sur la place publique. Le directeur de police de la Ville de Montréal, Adrien Robert, avait été, durant 25 ans, le grand patron de la police de Hull, ma ville natale. Nous nous connaissions bien. Aussi, de temps à autre, il me téléphonait pour me faire part de ses doléances. «Marcel, tu vas trop loin. Fais ceci, ne fais pas cela!» Me connaissant de longue date, le directeur Robert recommandait sans doute aux policiers de ne pas trop me harceler.

En décembre 1969, Chaput participa à une manifestation organisée par le poète Gaston Miron. Elle réunissait 92 invités (sic), tous triés sur le volet. La Ville de Montréal avait passé un règlement interdisant les manifestations publiques, et les protestataires voulaient à leur façon dénoncer l'arbitraire dudit règlement, déclaré plus tard ultra vires. Arrêté et écroué avec les autres, il retrouva sa liberté sous un cautionnement de $50, que la Ville de Montréal a oubliéde lui remettre.

En aucun temps, il ne fut molesté ou bousculé par les policiers, grâce, sans doute, aux directives du chef Robert, un Hullois comme lui, assez intelligent pour faire les distinctions qui s'imposaient.

Chaput avait toujours préconisé l'action électorale. Il n'en démordait pas. À l'annonce des élections générales du 29 avril 1970, il décida de se porter candidat péquiste dans le comté de Maisonneuve. Devenu membre en règle du PQ, au lendemain de la dissolution du RIN, il croyait avoir des antécédents pour briguer les suffrages sous la bannière du Parti Québécois, qui en était à sa première tentative électorale.

Personne n'avait annoncé son intention de se présenter dans Maisonneuve, mais le jour de la mise en candidature, cinq candidats, y compris lui-même, se trouvaient sur les rangs. Le congrès se déroula dans une salle surchauffée, au sous-sol de l'église Saint-Jean-Baptiste de Lasalle, remplie à craquer de syndiqués qui, à la dernière minute, venaient appuyer leur négociateur syndical. Robert Burns.

Juste avant la mise en candidature, raconte , le président de l'assemblée annonça qu'il fallait ajouter 90 noms à la liste des membres délégués. Je ne fus pas dupe de ce tripotage et je protestai, sans résultat. Je fus défait à ce congrès; Robert Burns fut choisi pour représenter Maisonneuve.

Le soir de l'éclatant triomphe — j'étais moi-même sidéré — l'émotion se lisait sur tous les visages. C'était presque trop beau pour y croire. Un rêve éveillé... on se pinçait pour avoir la certitude qu'il ne s'agissait pas d'un mirage. Foi de Chaput, me suis-je dit, nous avons fait un pas de géant!

Le PQ s'est installé avec la fougue qui caractérise les néophytes. Il a voulu tout faire d'un seul coup. Équipe trop fringante, pas suffisamment rodée, s'essoufflant dans une agitation verbale inutile, qui a failli saper sa crédibilité. Personne ne lui reprochera d'avoir voulu établir des championnats. Son évidente bonne volonté a vite fait oublier ses maladresses.

précise que le Parti Québécois — qui est loin d'être parfait — a tout de même eu le mérite d'élever le débat politique à un niveau encore jamais atteint au Québec. Aucune autre formation politique ne peut se vanter d'une performance aussi spectaculaire. À peine huit ans après sa fondation, le PQ s'installait au pouvoir.

Mais, selon lui, il y a l'envers de la médaille.

L'absence presque totale d'éducation politique est dramatique. Il n'a à peu près pas de relève; les jeunes se désintéressent du Parti Québécois, et je ne crois pas exagéré d'affirmer que l'avenir du Québec les préoccupe peu.

Le 2 décembre 1975, avant la prise du pouvoir par les péquistes, Pierre Bourgault, Raymond Barbeau et tenaient une conférence de presse à l'Union Fran­çaise pour s'inscrire en faux contre l'idée même de tenir un référendum sur la question de l'indépendance. Ils n'étaient d'ailleurs pas les seuls à préférer l'élection au référendum. En novembre 1971, Jacques-Yvan Morin, Camille Laurin et Jacques Parizeau accordaient une interview au journaliste Robert McKenzie, du >Toronto Star, et s'inscrivaient en faux, eux aussi, contre l'idée de tenir un référendum et affirmaient que le Québec n'avait pas de cadeau à faire au Canada anglais ou de lui donner une deuxième chance. Cette interview, plus tard traduite en français, prit la forme d'une brochure que le PQ vendit à 50 cents l'exemplaire.

Or au lendemain de la conférence de presse que nous tenions conjointement, dit Chaput, René Lévesque nous injuria copieusement, oubliant peut-être que ses principaux lieutenants avaient dit substantiellement la même chose que nous. M. Lévesque prétendit que Je n'étais pas membre du PQ, alors que j'aurais pu exhiber neuf cartes de membres pour les huit années d'existence du Parti Québécois, ayant sans doute, par distraction, payé deux fois ma cotisation la même année. Ce sont des petites choses, direz-vous, mais le fait que je sois membre ou non du PQ ne m'empêche pas d'avoir des opinions. M. Lévesque semble prendre un malin plaisir à tirer sur ses propres soldats; du moins donne-t-il cette impression à beaucoup d'indépendantistes qui ne quêtent pas ses faveurs.

Le PQ eût-il été un parti ordinaire, traditionnel, que je n'en parlerais même pas. Mais comme il incarne les aspirations de tout un peuple et porte l'étendard de l'espoir, Je ne peux que déplorer sa mesquinerie. Et J'ajouterais, son angélisme et sa suffisance.

Pendant que les libéraux aiguisent leurs patins avant de se lancer dans le dur affrontement qui s'en vient, les péquistes se demandent encore quelle marque de patins ils vont chausser pour affronter l'adversaire.

Pendant que les libéraux puisent à pleines mains dans les coffres de l'État fédéral pour alimenter ses troupes, le PQ, par la bouche de ses ministres et députés, formule des voeux pieux sur la nécessité d'être virginal.

Pendant que les libéraux garnissent leur arsenal de tous les gadgets à la mode, le PQ laisse crever ses troupes. Masochisme? Inconscience ou bêtise? On ne se le demande même plus. Le PQ tient à sa pureté comme un boy-scout à sa BA. Il a réussi le tour de force — record peu enviable — à multiplier les mécontents et les inimitiés dans ses propres rangs. Et au rythme où vont les choses, il est à craindre qu'il aura, d'ici deux ans, à moins qu'il ne se ravise, la plus vaste collection de mécontents chroniques.

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