HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 12
Aux grands mots les grands remèdes

Les années de violence qui s'amorçaient et que les efforts combinés de plusieurs corps de police semblaient incapables de neutraliser, du moins dans les premiers mois, furent pour une source constante de soucis. Ces jeunes auraient pu être ses fils. Plus tard, après les premières arrestations et celles qui suivirent, des pères de famille tombèrent de haut lorsqu'ils apprirent — à leur grande honte — que leurs enfants étaient des terroristes. Ils ne comprenaient pas. Ils croyaient que leurs enfants avaient tout pour être heureux. Ils confondaient l'accessoire avec l'idéal. En fait, ils ne pouvaient comprendre, car un monde les séparait de leurs enfants.

Mais les jeunes, eux, comprenaient que les Canadiens de langue française s'étaient fait déposséder de leur territoire, de leur nom, du nom de leur pays, de leur hymne national, de leurs symboles et de certains de leurs droits. Autrefois, un Canadien parlait français; aujourd'hui, il parle anglais ou français. Autrefois, Ô Canada était chanté en français et constituait l'hymne national des francophones; aujourd'hui, il est surtout chanté en anglais. Autrefois, la feuille d'érable était le symbole du Canada français; aujourd'hui il est le symbole du Canada aux trois-quarts anglais. À l'exception de la langue française, tout ce qui autrefois servait à identifier le Canada français sert aujourd'hui à identifier le Canada à prédominance anglaise.

Oui, les jeunes avaient compris ça et bien d'autres choses. En 1867, le Canada avait formé une confédération,avec quatre provinces. Aujourd'hui, il y en avait dix, dont neuf majoritairement anglaises.

Descendants des Canadiens de 1760, conquis par les armes britanniques, les Canadiens de langue française subissaient, depuis, la morgue des anglophones. Ils étaient devenus, dans leur propre pays, des citoyens de seconde zone, brimés dans leurs droits, spoliés économiquement, forcés de se battre pour avoir le droit de parler leur langue maternelle constamment bafouée par le conquérant.

Dans les provinces anglophones, les droits des Canadiens de langue française avaient été tout simplement abolis. Et pour ajouter à l'humiliation et à la frustration, la reine Elizabeth d'Angleterre était également la reine du Canada. Système absurde qui défiait toute logique.

La violence est souvent un mal nécessaire. Ces jeunes n'avaient pas voulu déclencher les hostilités, mais ils s'étaient trouvés, psychologiquement, dans une impasse, partagés entre leur soif de vérité et de justice et l'acceptation d'une société toute faite, incompatible avec leurs rêves. Aux chaînes dorées, ils préféraient la liberté. Ils avaient voulu — par une épreuve de force — sensibiliser un peuple à son propre drame.

Au PRQ, tout allait pour le mieux, sauf que l'argent ne couvrait pas les frais d'une opération beaucoup trop considérable pour ses rentrées de fonds.

Nous avions un vaste local au 4270, rue Papineau, juste en face du Centre Immaculée-Conception. Nous nous donnions des airs de prospérité. Plusieurs de mes conseillers prétendaient qu'un parti politique — on n'attire pas les mouches avec du vinaigre — devait afficher, un peu comme les parvenus, leur réussite. Le succès attire le succès. En principe, je pouvais être d'accord avec cette formule, mais on ne triche pas longtemps avec la réalité! explique Chaput.

     En avril, mai et juin 1963, le PRQ achète des périodes publicitaires à la télévision. Ce véhicule indispensable à la diffusion des idées est ruineux. Outre l'administration générale, le salaire des secrétaires, les dépenses usuelles, le PRQ devait investir dans toutes sortes de projets prévus et imprévus qui rognaient ses recettes et crevaient son budget.

La minute de vérité arriva: il y avait $50 000 de dettes et il n'était pas question de faire faillite.

Un soir, rentrant de Québec, réfléchissant à la situation financière du parti, et cherchant les moyens d'en sortir, eut alors l'idée de jeûner. Mais toutes sortes de questions l'obsédaient: aurait-il seulement le courage de faire face à l'opinion publique? Au Québec, on ne jeûne pas pour une Cause. Lorsque sa décision fut prise, il convoqua les journalistes, le 8 juillet, pour leur annoncer que la journée même, il commençait une grève de la faim.

Ses collègues lui reprochèrent d'avoir pris une décision sans les consulter.

Ma décision de jeûner, précise Chaput, fut un geste trop personnel pour réunir un conseil d'administration et lui demander de statuer là-dessus. Je n'ignorais pas, d'autre part, que mon geste, critiqué ou pas, aurait un impact publicitaire considérable. Dans toute l'histoire de la politique québécoise, personne, à ma connaissance, n'avait jeûné pour une Cause. «Vous l'avez fait pour de l'argent !» m'ont reproché certaines personnes.

Je l'ai fait pour la Cause. Sans argent, comment peut-on répandre une idée? Je visais donc deux buts: remplir les coffres du PRQ pour éponger des dettes criardes, et obtenir le maximum de publicité pour l'Indépendance. Qu'importe ce qu'on dirait de moi. «Chaput est un fou! Chaput est un illuminé!» De toute façon, je n'avais rien à attendre de mes détracteurs. Quoi que je fasse, ils me donneraient toujours tort.

Son premier jeûne dura 33 jours, soit du lundi 8 juillet au samedi 10 août 1963. Il s'était installé dans l'un des bureaux du PRQ à droite de l'entrée principale, décidé à aller jusqu'au bout de sa résistance physique et morale.

Son deuxième jeûne dura 63 jours et, le 21 janvier 1964, des amis, des connaissances et des journalistes vinrent le trouver pour le prier d'y mettre fin. Il accéda à leur demande et il rentra chez lui.

Son premier jeûne rapporta $100000 à la caisse du PRQ. Une partie de cette somme devait servir à payer les dettes; l'autre partie, ce qui restait, à assurer la continuité du mouvement.

Son deuxième jeûne lui fit découvrir de nombreuses sympathies chez les indépendantistes et ailleurs. André Gagnon et Jacques Laberge, âgés respectivement de 19 et 23 ans, se joignirent à lui durant 22 jours, refusant de toucher à toute nourriture. Ce geste de solidarité le toucha profondément. Néanmoins, malgré les témoignages d'amitié et autres gestes de fraternité, il recueillit seulement $20 000, dont la moitié en chèques postdatés.

Ces détails sont importants pour comprendre que son COMBAT — comme ceux de tous les indépendantistes — a été constamment perturbé par les soucis d'argent, ce vil métal sans lequel les idées les plus généreuses restent dans le tiroir. On a beau dire, comme plusieurs l'ont répété, qu'il fallait vivre selon ses moyens, il y a loin de la théorie à la pratique.

Nous avions sur la table plus de projet que nous ne pouvions en matérialiser. Mais chaque opération, si restreinte fût­elle, nécessitait une injection de fonds. Le PRQ aurait pu vivre avec un minimum de frais, mais nous aurions, du fait même, encagé nos idées, explique Chaput. Quoique je puisse dire ou invoquer sur l'administration du parti que je dirigeais, la décision de jeûner, à deux reprises, pour l'idéal de l'Indépendance, ne fut pas négative, loin de là. J'envisageais cette expérience avec sérénité et appréhension. Sérénité, parce que mon esprit était d'accord avec le geste que je posais; appréhension, parce que j'ignorais les conséquences physiques d'un tel geste. Je suis ce que l'on appelle une excellente fourchette. Jean Côté, mon compagnon de travail et de lutte, en sait quelque chose. Pour être plus précis, je serais plutôt dans la catégorie des gourmands que des gourmets, quoiqu'un plat fin, le cas échéant, m'arrache des exclamations dignes de Bocuse lui-même.

On ne jeûne pas si longtemps sans exposer son corps à de vives réactions. Le corps, pour reproduire l'énergie, a besoin d'aliments. Si on lui refuse l'essentiel, il se défend énergiquement. Qui dort, dîne! affirme le dicton. Et bien, ce n'est pas tout à fait vrai.

Je commençai mon premier jeûne, expérience toute nouvelle, raconte-t-il, en essayant de me concentrer sur toute autre chose que la nourriture. Mon activité cérébrale n'avait pas diminué, mais après une semaine d'un régime composé uniquement d'eau, je me sentais pris de tremblements. Mes jambes flageolaient sous moi, mes mains tremblaient légèrement et j'éprouvais une sensation d'ivresse ou quelque chose de similaire. Et plus les jours passaient, plus j'avais l'impression, à certains moments d'être immatériel. Je passais de l'abattement à l'exaltation... moments d'euphorie qui ne duraient pas, durant lesquels tous les problèmes défilaient devant mes yeux avec une remarquable netteté. Mon acuité, alors, me surprenait. Tout devenait transparence.

Durant les premiers jours, l'estomac se contracte. Il ne reçoit plus de nourriture, mais il transpose au cerveau l'idée fixe de l'aliment. Vous ne pensez plus qu'à ça. Vous revoyez sans arrêt le dernier poulet dodu et bien doré que vous vous êtes mis sous la dent... ou une boustifaille en perspective que vous avez loupée. Curieusement, vous vous attardez à tirer du néant les images romaines de banquets à la Lucullus. Les pièces de viande, jûteuses, arrosées de vin, sont là, vous n'avez qu'à tendre la main. Des montagnes de nourriture avivent cette faim insatiable qui vous tenaille, vous harcèle, vous empêche de penser à autre chose. C'est ce que j'appelle la «faim du cerveau», d'autant plus pénible que l'imagination est vive. Mon corps, durant le premier mois, s'adapta tant bien que mal à l'effort que j'exigeais de lui. Il avait d'étranges sursauts; un peu comme l'animal qui ramasse ses dernières forces pour échapper à un piège, il passait d'un état à un autre, sans prévenir, de la ruée à l'acalmie. Dans la mesure du possible, j'analysais la lente métamorphose, physique et mentale, qui s'opérait en moi. Gens et choses entraient maintenant dans une nouvelle dimension vaporeuse. J éprouvais une sorte de détachement.

Combien de temps pourrais-je durer sans manger? Quel­les étaient mes limites? La résistance varie d'un sujet à un autre. Je n'ignorais pas les jeûnes successifs de Gândhi, mais cet ascète avait de nets avantages sur moi. Il avait, tôt, rompu son corps à une discipline de fer, son milieu était propice à ce genre d'exercice et, beaucoup plus important, sa mystique s'imprégnait d'un milieu millénaire où jeûner, se concentrer, méditer étaient pour beaucoup une règle de vie.

Mon geste paraissait inusité et anormal. «Mais pourquoi ne mange-t-il pas comme tout le monde, hein?» Gândhi était un héros, un saint... mais Chaput passait pour un fou!

Avant de commencer son jeûne, Chaput s'était proposé d'écrire, de travailler; il croyait nâivement que le cerveau continuerait à travailler au même rythme.

Or il y a une grande différence, poursuit-il, entre l'anachorète qui mange peu et celui qui ne mange pas du tout. Cela me rappelle une petit anecdote: il y avait, au Moyen­Âge, une communauté religieuse dont les règles de vie étaient extrêmement sévères, si sévères que de bonnes âmes s'émurent et demandèrent à Rome d'intervenir pour adoucir le régime de vie des moines. Effectivement, Rome exigea des explications et demanda aux autorités de la communauté qu'on lui envoie sur-le-champ des représentants qui tenteraient de justifier un régime dont on disait tant de mal. Les délégués arrivèrent bientôt, avant parcouru à pieds un long chemin. Au nombre d'une demi-douzaine, ils prouvaient, par leur seule présence, que les règles de la communauté pouvaient être rigides mais qu'elles n'étaient pas incompatibles avec la santé et l'équilibre physique. Ils avaient tous 80 ans et plus et se portaient comme un charme. L'affaire fut classée séance tenante.

En définitive, (les moines mangeaient peu, mais mangeaient bien. Ils avaient une vie équilibrée et pouvaient, comme le prouvait la délégation, parcourir des distances considérables, sans fatigue.

Le jeûne, c'est l'abstention totale de tout aliment.  Votre seule activité se résume à obéir aux ordres de la nature qui se rebelle et, fait tout ce qu'elle peut pour vous garder en vie.

«Mais vous deviez compenser par le sommeil?» m'ont demandé beaucoup de gens. Or justement, celui qui est privé de nourriture dort peu, parce que la nature — ce que les uns appellent l'instinct de conservation — le harcèle sans répit.

Alexis Carel explique ainsi les besoins de l'être humain: A — la conservation de l'individu; B — la conservation de l'espèce (la reproduction); C — l'élévation de l'esprit.

Un homme qui n'absorbe plus de nourriture — et c'était mon cas — ne peut pas bien dormir. Ce serait contre nature. Plus le jeûne est long, plus joue l'instinct de survivance. On croit, généralement, qu'une faiblesse généralisée, provoquée par le jeûne, entraîne un sommeil de plus en plus prolongé, mais c'est le contraire qui se produit. La nature veille, oblige le jeûneur à trouver les moyens de rester en vie, le talonne, sonne l'alerte, le tient sur le qui-vive, fait de prodigieux efforts pour qu'il récupère... pour qu'il se mette en chasse. Dans cette lutte pour la conservation de l'individu, plus rien ne compte et toutes les fonctions sont centrées sur un seul objectif: survivance!

Le corps humain est une merveilleuse machine d'une complexité inégalée. Au début de mon premier jeûne, on m'avait proposé les services d'un médecin, mais je refusai net. Qu aurait-il put faire, sinon de me dire de manger. Je me suis dit. «Marcel, dans cette histoire, personne ne peut t'aider que toi-même. Tu dois faire confiance à la nature. Elle te dictera au jour le jour ce que tu dois faire!»

La nourriture, pour l'homme, c'est comme l'oxygène. Il faut être physiquement, avant d'être intellectuellement. Donc, je fus mon propre conseiller, conscient toutefois qu'il avait des limites à ne pas franchir.

Je notai que mon caractère subissait d'increvables sautes d'humeur, et mes colères étaient aussi subites que fugitives. Un de ces jours, mon bon ami Jean-Jacques Roi, entre dans mon bureau — qui me servait de chambre à coucher — me tend la main et me demande sur lin ton amical: «Comment ça va, mon cher Marcel». Depuis le matin, c'était la deux­centième fois qu'on me posait la même question.

Espèce de corniaud! dis-je, éclatant. Comment veux-tu que ça aille mieux qu'hier!

Ce pauvre Jean-Jacques, qui ne m'avait jamais vu dans un tel état, me regardait ahuri... stupéfait. Il ne me reconnaissait plus. Évidemment, je lui ai présenté des excuses, le priant, à l'avenir, de me demander, mon jeûne terminé, comment ça allait.

Contrairement à ce que pensent les gens, le jeûneur ne craint pas d'entendre parler de nourriture. Il souhaite, ardemment, qu'on lui fasse des confidences sur le dernier gigot qu'on a savouré ou sur le doré amandine qu'on se propose de déguster, le repas suivant. Il est peut-être vrai, comme le dit le dicton, «qu'on ne doit pas parler de corde dans la maison d'un pendu», mais je sais, par expérience, pour avoir jeûné à deux reprises, que rien n'est plus délectable à l'esprit que d'entendre quelqu'un décrire dans le détail un menu varié. C'est une jouissance, une évasion vers des paradis de grande bouffe.

On sait que les hommes, dans la vie courante ont deux sujets privilégiés de conversation: la politique et les femmes. Mais pour appuyer la thèse que je défends plus haut, à savoir que le jeûneur aime entendre parler de nourriture, je rappellerai que des études faites auprès de prisonniers enfermés dans des camps de concentration durant la dernière guerre — donc privés de nourriture — établissent que le sujet dominant de conversation était la nourriture. Pour ma part, je me montrais insatiable. Chaque jours, je suppliais mes collaborateurs de me décrire en détail le repas qu'ils venaient de prendre.

Un de ces jours, Pierre Gravel, aujourd'hui ,journaliste à La Presse, se sentit tout à coup mal à l'aise, penaud, pour m'avoir dit qu'il sortait pour aller manger. Je m'empressai de le rassurer: «Je t'en prie, ,fais-moi le plaisir, au retour, de me décrire ton repas. N'omets rien! Sois bavard! Je veux tout savoir.»

Il me regardait, étonné, croyant que j'avais un subit accès de fièvre.

Le courrier que je recevais, le matin, et que je dépouillais avec curiosité, m'apportait le son de cloche du dehors, les véritables sentiments des Québécois à mon égard. Les uns me traitaient de «salaud», de «vendu», de «traître», et autres qualificatifs gracieux; Ils me disaient de «manger de la m...», me souhaitant mille maux et mille morts. Cependant, en excluant cette catégorie de gens mesquins, j'ai reçu des centaines de lettres touchantes, vibrantes, réconfortantes.

J'ai vu aussi des scènes désopilantes. Certains jours, des âmes bien intentionnées, évidemment pieuses, se précipitaient au 4270 rue Papineau, anxieuses de m'asperger d'eau bénite pour chasser les démons qui auraient pu profiter de ma faiblesse généralisée pour s'emparer de mon âme. Un monsieur dans la cinquantaine, qui avait sans doute un p'tit verre dans le nez, se jeta à mes pieds et s'écria: «Saint Chaput, bénissez-moi!» Il me suppliait de lui imposer les mains et de réciter le Notre Père.

Scènes désopilantes, mais aussi attendrissantes. Ayant appris que je jeunais et que je ne mangeais pas depuis plusieurs semaines, un gamin vint me trouver. Je le revois encore, avec ses cheveux ébouriffés, ses yeux vifs et intelligents.

D'autres enfants vinrent en groupe avec leur tirelire qu'ils vidèrent devant moi.

J'en eus les larmes aux yeux. Cela me payait de toutes mes peines.

La publicité me présentait comme un phénomène... et les gens voulaient voir de près à quoi ressemblait un phénomène. Certains jours, l'affluence était telle, qu'on se serait cru au Forum. Mes collaborateurs me prévenaient: Marcel, il y a une filée à n'en plus voir le bout.

Tous ces curieux, gens modestes, ouvriers venant de partout, entraient l'un derrière l'autre, me donnaient la main, me disaient: «Bravo!» et repartaient en laissant leur obole. Ils étaient heureux; ils m'avaient touché. Je le répète — et ça me rappelle cette vieille dame qui me demandait «si je n'étais pas une manière de Frère André», la publicité exagérait ma réputation de sainteté.

Une brave fille, un soir, se présenta à notre quartier général, pour nous faire une généreuse proposition. Gagnée à l'idée de l'indépendance, désireuse de participer à la libération du Québec, elle avait trouvé une formule idéale pour grossir les recettes du parti. Il faut dire, tout de suite, qu'elle gagnait sa vie avec le plus vieux métier du monde, mais qu'elle avait, d'autre part, des idées très arrêtées en politique. «Je vous donnerai 30% sur tous les clients que vous m'enverrez», suggéra-t-elle, exaltée par son propre dévouement.

Comme elle ne faisait pas les choses à la légère, elle téléphona à ma femme, Madeleine, pour lui raconter quelle serait sa contribution au Québec. Elle attendait de pied ferme les clients que nous aurions l'amabilité de diriger à son adresse. Avant de raccrocher, elle eut cette phrase digne de Napoléon, devant les pyramides. Vous savez, Madame... pour votre mari, ce sera gratuit.

J'ai expliqué, plus haut, que le corps impose son rythme au jeûneur. L'instinct de conservation est là, toujours présent, et vous oblige à économiser vos mouvements. Chaque geste est comptabilisé, enregistré par le corps. À mesure que vos .forces déclinent, l'instinct de conservation agit, commande. C'est lui qui vous dit quel sera votre prochain geste. Que vous le vouliez ou non, vous vous incorporez dans un système d'économie étroitement surveillé par le baromètre de la survie.

Après quelques semaines, je pouvais, d'avance, prévoir mes deux dimensions: l'abattement et l'euphorie, que j'appelle aussi la «période de chasse». Toutes sortes de signes avant-coureurs me prévenaient. Mes jambes raides et ankylosées, refusaient l'effort. Par tout le corps, je ressentais une douleur pénétrante, comme si on m'avait percé de milliers de petites aiguilles.

Il n'y avait qu'une chose à faire, m'immobiliser, ramasser mon énergie, attendre la période euphorique.

Et soudain, elle arrivait. Elle n'était jamais très loin, se manifestait par un bien-être envahissant. Je sentais tous mes sens se réveiller, se gonfler d'énergie pour la période de chasse. L'instinct de conservation  jouait à plein. Mon regard, le moment d'avant embrouillé, comme recouvert d'un mince cellophane, devenait perçant. Gare au gibier ! Mes muscles se déliaient. Cette surcharge d'énergie agissait comme un coup de fouet. Ça ne durait pas... deux heures tout au plus. À nouveau, la faiblesse s'emparait de moi et je sombrais dans un état voisin de la torpeur.

Oui, quelle merveilleuse machine que le corps humain! Les mécanismes de survie, un moment assoupis, rechargeaient les batteries... et à nouveau le coup de fouet! Je buvais toute l'eau que mon système réclamait, mais la défécation ne se fai­ait plus — mon appareil digestif était vide. Tout désir autre que la nourriture était mort en moi.

Son premier jeûne dura donc 33 jours, le second 63. mais l'expérience du premier lui permit de traverser plus sereinement la deuxième épreuve. Critiqué, vilipendé par les adversaires, calomnié aussi par ceux qui prétendaient que ces jeûnes l'enrichissaient personnellement, alors qu'il était pauvre comme Job, Chaput eut un certain mérite. Pour la première fois en Amérique, il faisait la preuve, au risque de sa vie, qu'il n'y a pas de sacrifice assez grand pour un idéal. Les fédéralistes l'injurièrent à plusieurs occasions, mais combien d'entre eux en auraient fait autant !

On a cru que ce jeûne — le premier — avait été une bonne affaire pour le PRQ. Un partisan lui écrivit une longue lettre pour lui faire part de ses commentaires. Il disait, terminant: Vous auriez dû demander $200 000. Il avait raison.

Tout compte fait, enchaîne Chaput, et je me permets aujourd'hui de le dire, le PRQ n'a pas encaissé $100 000. Nous avions reçu, d'un ami, des titres pour un terrain évalué à $20 000. Or quelques semaines plus tard, nous découvrîmes que les titres en question ne valaient rien. Il aurait fallu livrer une coûteuse guerre juridique pour voir le, fond de toute cette histoire, et il était plus sage d'oublier ça. Ce que nous fîmes, avec le résultat que la recette fut drôlement amputée.

Je commis aussi une erreur magistrale. Au lieu de négocier les dettes — nous en avions pour $50 000 — je payais les créanciers au, fur et à mesure que l'argent rentrait. Élevé dans un milieu familial où le proverbe «qui paie ses dettes s'enrichit» était une règle de vie, je crus nécessaire de satisfaire d'abord les créanciers. En priorité, j'aurais dû favoriser le PRQ, outil de la promotion de l'Indépendance.

Le bilan de mon second jeûne se solda par une recette de $20 000. Desservi par divers facteurs, principalement par la période des Fêtes qui s'en venait à grands pas, j'eus du moins la consolation de savoir, par toutes sortes d'indices, que l'Indépendance gagnait du terrain. (C'était aussi l'opinion de ma femme qui, chaque jour, venait discuter avec moi au 4270, rue Papineau).

Qu'avions-nous vraiment gagné pour le PRQ? Une rémission de quelques mois? Peu après mon premier jeûne, c'est-à-dire en août 1963, beaucoup d'indépendantistes — ceux-là qui prônaient l'action électorale — ne croyaient plus à une victoire démocratique, possible, dans le système actuel. Selon eux, les dés étaient pipés et toute tentative pour se faire élire aboutirait à l'échec. J'avoue que je n'étais pas loin de partager cette opinion.

Malgré deux jeûnes consécutifs, le PRQ connaissait toujours de graves difficultés financières et Chaput décida, avec un groupe de membres, de couper court à sa carrière tumultueuse... en démissionnant. Avec des moyens modestes, le PRQ avait retenu l'attention, mais le recrutement, surtout, s'était révélé un exceptionnel filon.

Pierre Bourgault lui avoua, beaucoup plus tard, que le PRQ était rentré dans le corps du RIN.

Ses méthodes d'action à grand déploiement avaient attiré dans les rangs du PRQ un nombre considérable de vieux et de nouveaux indépendantistes.

Drôle d'époque! La division des forces indépendantistes, les querelles stériles, les conflits d'orientation, les mesquineries, les intrigues sordides contribuaient à rassurer les adversaires. Les Séparatistes, disaient-ils, ne sont même pas capables de s'entendre entre eux. Il est illusoire de penser qu'ils vont prendre le pouvoir, un jour.

Ils avaient raison.

À maintes reprises, souligne Chaput, j'avais insisté sur la fusiondes forces en un seul bloc d'airain contre lequel viendrait se briser l'adversaire. Mais ce moment-là n'était pas encore arrivé.

Épuisé par deux jeûnes consécutifs, il rentra chez lui pour refaire ses forces et réfléchir aux prochaines étapes. C'était le 21 janvier 1964.

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