HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 10
Il découvre l'ingratitude

Même avec la meilleure volonté du monde, il n'est pas possible de mettre tout le monde d'accord. Ses adversaires, nombreux au sein du RIN, ne se gênaient pas pour l'accuser d'être un dictateur ou, mieux, de n'écouter personne et de ne faire qu'à sa tête.

Accusation ridicule et mesquine si l'on sait que s'est toujours préoccupé de l'opinion des autres. Mais vient le moment de prendre des décisions. On ne peut pas, inlassablement, à plus forte raison si on est dans l'action, tourner autour du pot et se demander cent fois si on aurait raison de faire ceci ou cela, ou de ne rien faire du tout.

Le monde indépendantiste — et c'est encore comme ça aujourd'hui — se complaît dans le virgulisme, maladie coûteuse en temps, en argent et en fatigue.

L'expression populaire fendre les cheveux en quatre correspond très bien à ce type d'individus qui «s'accrochent» et mobilisent une salle deux heures pour changer un mot de place dans une phrase de trois lignes.

Les exemples de fausse démocratie pullulent. Démocrates, oui, mais pas jusqu'à la bêtise! dira Chaput.

À l'automne de 1962, le gouvernement Lesage annonça qu'il tiendrait des élections le 14 novembre, sorte de référendum sur le projet de nationalisation des compagnies d'électricité. Pour , Jean Lesage ne fut pas un grand chef d'État. Dès que son équipe commença lentement à se désagréger, Jean Lesage, livré à lui-même, sans le soutien de ses principaux lieutenants, connut une fin médiocre. Depuis sa retraite, il n'est pas étonnant que les journalistes et les historiens ne lui aient fait qu'une très petite place dans leurs écrits. Lesage avait une faiblesse majeure pur produit du fédéralisme (sa carrière politique a commencé à Ottawa), prisonnier de ses intérêts personnels liés étroitement à ceux de l'Establishment anglophone, il était incapable d'une vision audacieuse de l'avenir du Québec. II alla même jusqu'à s'opposer à l'idée d'un ministère de l'Éducation au Québec.

Dans l'espoir de mieux servir la cause de l'indépendance au sein de l'Assemblée législative, Chaput décida de poser sa candidature dans Montréal- Bourget. Pourquoi cette circonscription plutôt qu'une autre? Le député libéral sortant, Jean Meunier, venait d'être désavoué par son propre Parti, et les Rinistes avaient, dans Bourget, un noyau solide de partisans. Qui ne risque rien, n'a rien. Mais le conseil central du RIN ne s'entendait pas sur le bien-fondé de sa candidature.

Au cours d'un congrès spécial d'étude à Québec, les 9 et 10 juin 1962, le RIN appuya le gouvernement Lesage dans sa campagne de nationalisation des compagnies d'électricité.

Le 30 septembre, la région riniste de Montréal fit savoir à , qu'elle envisageait d'un bon œil sa candidature, à condition qu'il ne porte pas les couleurs du RIN.

En d'autres mots, explique Chaput, ça me forçait à être candidat indépendantiste indépendant! Je préférai démissionner de mon poste de président général. D'ailleurs, quelques semaines plus tard, lors du congrès, je fus battu par Guy Pouliot à la présidence du mouvement, mais on appuya, à l'unanimité, ma candidature aux élections provinciales du 14 novembre.

Cinq candidats se disputaient le siège de Bourget, l'une des circonscriptions les plus vastes du Québec: 503 bureaux de vote, 102 000 électeurs.                                

Ce fut une lutte héroïque... héroïque, parce que Chaput et les dizaines de bénévoles qui l'assistaient, n'avaient aucune expérience pratique d'une élection, et doublement héroïque parce que la caisse électorale ne contenait que $2 500, somme ridicule à opposer à la machine puissante de Jean Meunier, le député libéral sortant.

Son équipe travailla d'arrache-pied... à la limite de ses possibilités physiques. Tous en étaient à leur première expérience. Chaput ne pouvait compter, comme le font les candidats des partis traditionnels, sur une organisation centrale susceptible de le dépanner, le cas échéant.

Toutefois, malgré le manque d'argent et d'expérience, il décida de se battre jusqu'au dernier homme. Pierre Bourgault, et Gilles Grenier, devenu chef du secrétariat du RIN, vinrent lui prêter main-forte.

Quoique personne ne croyait vraiment à un miracle dans Bourget, nous nous sommes battus avec la conviction d'arriver bons premiers dans une course où nous partions fortement handicapés. Le simple fait de ne pas avoir d'argent dans une campagne électorale vous oblige à fonctionner avec des méthodes artisanales. Vous ne pouvez pas planifier, définir combien d'argent vous consacrerez à la publicité et exécuter un programme à la lettre. Vous improvisez constamment, à mesure que vous parviennent les souscriptions.

Néanmoins, poursuit , racontant avec humour sa première campagne électorale, le soir du scrutin, j'appris que j'avais obtenu, malgré tout 3 299 votes. La glace était cassée; ce n'était pas la mer à boire, mais cette campagne m'avait permis, une fois de plus, de donner une tribune à la cause de l'Indépendance. Plus de Québécois savaient, maintenant, que nous leur proposions un idéal... et qu'ils pouvaient y participer. J'avais promis, au début de la campagne, qu'élu, jamais je ne prêterais le serment d'allégeance à la Reine d'Angleterre. Je proposais plutôt de prêter serment à la nation canadienne française.

Or dans l'analyse de ma défaite, certains prétendirent que cette affirmation m'avait nui. L'électeur se demandait comment je pourrais siéger à l'Assemblée législative si je ne prêtais serment à la gracieuse souveraine.

Il y avait maintenant plus de deux ans que Chaput était dans la lutte active. À sa grande joie, l'idée faisait des bonds de géant et les rangs rinistes s'épaississaient. Beaucoup de néophytes adhéraient au RIN sans être au courant du problème global. Mais après quelques mois d'école pratique, ils pouvaient à leur tour semer le bon grain dans leur milieu de travail et dans leur zone immédiate d'influence. La boule de neige grossissait.

Les indépendantistes ne cessaient de soupirer et de faire des souhaits qui ne se réalisaient pas. S'ils entendaient un homme public, plus ouvert que les autres, prononcer un discours sympathique, ils ne manquaient jamais de dire

Ah ! s'il était avec nous autres!

Le malheur, c'est que les personnes espérées si ardemment ne succombaient pas au charme de la sirène.

Le combat se poursuivait sans tous ceux-là qui, oeuvrant au sein des formations traditionnelles, avouaient dans l'intimité qu'il était plus difficile de rester que de partir. Les indépendantistes passaient beaucoup de temps à inventer le futur, à imaginer ce qu'il pourrait être. De multiples scénarios et spéculations aboutissaient, souvent, à d'âpres discussions. Ce dévergondage imaginatif se traduisait non pas tant par la recherche du modèle que par une succession d'images encourageantes plus ou moins rationnelles. Ces spéculations, avec ses fantaisies, ses exagérations et ses impondérables, ravivaient néanmoins la ferveur.

Mais à mesure que l'idée maîtresse se répandait dans tous les milieux de la société québécoise et que les partisans se multipliaient, des clans se dessinaient au sein du RIN.

Ils étaient divisés à mon sujet, affirme Chaput. Mes adversaires me reprochaient d'avoir accumulé, sous ma direction, un déficit de $4 000 ou m'accusaient d'être dictateur. Je précise, ici, que les lecteurs ont intérêt à se replacer dans le contexte de l'époque. Les indépendantistes d'alors, ceux des premières veillées d'armes, étaient, dans l'ensemble, assez intransigeants. Confrontés dans le quotidien à des situations difficiles, obligés de se battre sur plusieurs, fronts pour «passer le message» réfuter les arguments d'adversaires têtus et fermés aux options nouvelles, insultés, traités de fous furieux, de névrosés, de sales et j'en passe, les «vieux de la vieille» opposaient à toutes ces attaques leur Foi inébranlable. La Cause, dans l'esprit de plusieurs, dépassait le strict plan du politique. Elle s'était hissée au rang de religion. La ferveur poussée aux extrêmes est toujours intolérante. Elle peut devenir facilement absolutiste.

Donc, sous prétexte que le mouvement devait être un modèle de démocratie et de saine administration, mes adversaires me firent comprendre qu'ils toléraient de plus en plus mal l'emprise que j'exerçais sur le RIN. Je découvris ainsi que le passé d'un homme est vite oublié. Qu'importent les sacrifices! Durant un an, en dépit de mes obligations familiales, j'avais investi temps et argent dans le mouvement, mais ça ne comptait plus. Tout était balayé du revers de la main. J'avais mis sur pied une permanence, formé le comité politique, doté le RIN d'un emblème (Rodrigue Guité le stylisa), vécu sur mon propre avoir, prononcé des centaines de causeries à travers le Québec, fondé le journal L'indépendance, mais tout ça pesait peu dans la balance de ceux qui voulaient ma tête.

Des jeunes qui se vantaient de n'avoir versé qu'un dollar de cotisation, disaient, fanfarons: «On en a assez de le payer, celui-là!». Aujourd'hui, je ne m'étonne plus de l'ingratitude. Ou plutôt, je dirais, tel le philosophe Alain : «Je m'étonne de tout, mais je ne me surprends de rien».

Le congrès annuel de 1962 eut lieu au gymnase du Mont Saint-Louis, le samedi, 20 octobre. Les délégués régionaux cherchaient un remplaçant à Chaput. On pensa à d'Allemagne, mais celui-ci se désista en faveur de Me Guy Pouliot, de Québec.

Pour panser ses plaies, on lui offrait alors l'une des deux vice-présidences. II fut même question d'une présidence d'honneur, poste honorifique, mais il refusa.

Battu à la présidence, il resta quand même directeur général du RIN, mais les jeux étaient faits. On lui fit savoir que le mouvement n'avait plus les moyens de le payer. Et le conseil, follement généreux à son égard, fit rayer son nom du bloc éditorial du journal L'Indépendance qu'il avait fondé.

Il ne lui restait plus qu'à déguerpir.

Toutefois, avant de partir, comme le RIN devait éventuellement devenir un parti politique, il suggéra qu'un poste d'organisateur soit créé. Le conseil, une fois de plus, lui opposa une fin de non-recevoir.

Quelques jours avant les Fêtes, soit le 17 décembre 1962, il prit congé du RIN. Il n'y avait pas en lui de véritable amertume. Il découvrait seulement les hommes sous leur vrai jour.

 

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