HISTORIQUE













 


Pionnier de l'indépendance
Jean Côté, Québécor, 1979 

Chapitre 1
Hull, à l'époque des trottoirs de bois

La grippe espagnole, terrible fléau qui ravageait l'Europe, fit son apparition au Québec durant la première Grande Guerre, de 1914 à 1918. Sans distinction, elle fauchait à droite et à gauche, créant le vide dans des milliers de familles québécoises.

est né à Hull, le 14 octobre 1918, à l'époque des trottoirs de bois. Ses parents vivaient au 178, rue Maisonneuve, à proximité d'une petite épicerie impersonnelle. Quelques années plus tard, sous le nom cocasse de The Whip, elle devint une taverne, lieu de rendez­vous d'émérites sacreurs et de maquignons à gros bras qui malmenaient avec ardeur les saints du Paradis.

Son père, Narcisse Chaput, un nationaliste dans l'âme, avait épousé Lucia Nantel, sa cousine germaine. Le couple eut six filles... dont trois ne survécurent pas. L'arrivée d'un garçon fut salué avec éclat.

Pour éviter que ses enfants deviennent des anglicisés, monsieur Chaput, père, s'installa à Hull plutôt qu'à Ottawa où il travaillait.

Si nous avions vécu en Ontario, la province voisine, nous aurions, comme tout le monde, fréquenté les écoles séparées, avec le résultat que je serais devenu, dès l'âge tendre, un parfait «petit bilingue », titre dont s'enorgueillissaient beaucoup de Québécois, explique .

A cette époque, il n'était pas rare d'entendre des gens affirmer, la bouche en cœur: «Monsieur Paradis est instruit... il parle l'anglais !»

Monsieur Paradis n'avait de lettres — comme dit Cyrano — que celles qui forment le mot sot, mais la croyance populaire voulait qu'un Canadien français, maîtrisant tant bien que mal la langue de Shakespeare, soit indiscutablement une personne instruite.

La famille Chaput vivait donc sur la rue Maisonneuve, secteur de la ville assez remuant où se côtoyaient quotidiennement ouvriers, fonctionnaires, petits commerçants, toute une population laborieuse qui animait le quartier.

Narcisse Chaput pestait contre le Whip et trouvait que cet établissement (et ceux qui le fréquentaient) avait modifié l'équilibre de ce qu'il appelait un environnement sain. Par la force des choses, les enfants, selon lui, se familiarisaient un peu vite avec l'utilisation condamnable du vocabulaire religieux. Entrait et sortait du Whip, tout au long du jour, une faune hétéroclite, cordiale et bruyante, très soupe au lait, prompte à s'enthousiasmer sous les fenêtres des paisibles résidents. Ce concert vigoureux de jurons sonores, exprimant toute une gamme de sentiments vulgaires, horripilait Narcisse Chaput, homme respectueux des raffinements de la langue de Molière. On ne fait pas avec des charretiers et des maquignons (nombreux à l'époque) des académiciens.

Sa patience étant à bout, il annonça à sa famille, un beau matin, qu'il déménageait dans une maison confortable de la partie haute de l'a ville, endroit plus convenable où, disait-il, les enfants seraient au moins à l'abri des sacreurs. avait presque sept ans, à l'époque, et il devait passer trente-six ans de son existence au 49, rue Maisonneuve... trente-six années qui lui paraissent aujourd'hui, avec le recul du temps, étrangement courtes.

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