NDLR: Comment expliquer que les nationalistes d’il y
a trente ans, qui pour la plupart forment aujourd’hui notre
supposée élite, n’aient pas le courage de
s’affirmer québécois français? Triste
à dire mais on trouve parmi ceux-ci les adversaires les plus
acharnées de l’indépendance. Devant
l’évidence qui leur saute aux yeux, ils n’ont que
des discours ou des écrits vaseux à nous offrir. Un bel
exemple de cet avachissement de l’élite
québécoise française est sans contredit le
rédacteur en chef du quotidien de la Mauricie, M. Hervé
Biron. Tel Jean-Louis Gagnon, dont nous traitions le mois dernier, M.
Hervé Biron était fanatiquement indépendantiste
il y a de cela trente ans. Pourquoi ne l’est-il plus? Serait-ce
à cause des gros sous? Ou de pantoufles trop confortables?
À vous de juger, chers lecteurs. Le voici donc tel qu’il
était en 1935, et tel que malheureusement, il est maintenant.
Hervé Biron, 1935
«Tôt ou tard la province de Québec devra se
séparer du reste de la confédération. En effet,
si les canadiens de langue française ne parviennent pas
à faire reconnaître leurs droits par le reste du pays,
ce qui reste problématique, nous devrons irrévocablement
jeter aux orties le pacte trompeur de 1867 et former notre propre
nationalité au sein de la province la plus riche du pays».
«C’est bien la richesse du Québec qui a fait
se ruer sur nous les vautours les plus voraces du capitalisme
étranger. C’est notre richesse dont nous n’avons pas
conscience. qui nourrit en partie le reste du Canada. Et pourtant, de
plus en plus nulle devient notre influence, non seulement dans la
finance, dans le commerce et dans l’exploitation de nos
richesses naturelles, mais aussi dans la politique, aujourd’hui
esclave du capital».
«Notre patriotisme, depuis si longtemps qu’on
l’exploite en faveur de la basse politique, s’est
atrophié, ne vibre plus qu’au prix d’un savant
battage de cloches. Abêtis par les étrangers au nom de
la bonne entente, nous avons cru naturel qu’on nous volât
pourvu que la paix s’étendît morne et solennelle
sur notre déchéance. Cette paix que nous avons tant
chérie, et qu’entretint chez nous toute une lignée
de forbans, menace de se troubler parce qu’on a entassé
dans la partie la plus vaste du territoire toute la racaille de
l’Europe centrale. Et les financiers étrangers, qui
n’ont pas encore daigné relâcher leurs serres
autour de notre pauvreté et qui sentent le couteau
révolutionnaire leur percer le sein gauche, s’adressent
à nous aujourd’hui pour que nous leur fassions un rempart
de nos corps».
«Les canadiens français doivent dès à
présent prendre comme ligne de conduite de se raidir devant
l’étranger, de reprendre ce qu’on leur a volé
par la suite de leur passivité, d’enfanter un patriotisme
qui les rendra maîtres de leur existence».
«Et devant l’avachissement de la plus grande partie
de notre population en face de ses tyrans, qui oserait dire que le
nationalisme risque de devenir péché au Canada français»?
Hervé Biron, 1963
Nous ne savons si c’est à cause du caractère
strictement commercial du quotidien Le Nouvelliste, mais
Hervé Biron 1963 a décidément renié
Hervé Biron 1935. Depuis qu’il a vu renaître le mouvement
séparatiste, il a pris peur. Il a mis au rancart ses
idées nationalistes. Même s’il est membre de la
S.S.J.B., il se demande si nous, Canadiens français, formons
une nation. Il se demande où est sa patrie. Québec ou
Canada? Il voudrait bien qu’il y ait une nation
québécoise et une nation canadienne ... car cela
satisferait sa nature bonne-ententiste. Il voudrait bien, à la
fois, donner raison aux séparatistes et aux
fédéralistes. Il voudrait bien surtout, avoir
terminé sa carrière car il n’en peut plus. Il se
sent tiraillé, d’une part, par ses vieilles idées
nationalistes et séparatistes et, d’autre part, par la
propagande fédéraliste.
Pour lui, le journalisme, c’est du non-engagement, du
«ménage-le-chou-pis-la-chèvre». Pour lui, il n’y a
plus de vérité, il n’y a que l’opinion et
l’opinion diffère d’un individu à un autre.
Pour lui, le journalisme, c’est de l’organisation
financière, ce sont les annonceurs qu'il faut flatter. Pour
lui, le patriotisme c’est devenu de la contemplation. Chez lui,
tout concept se teinte d’un esprit essentiellement bourgeois.
M. Biron, nous allons être plus polis que vous
l’étiez en 1935. À ce moment, vous qualifiez les
non-séparatistes d’«abêtis». Nous ne vous
ferons même pas cet honneur. Le seul qualificatif qui vous
convienne parfaitement est celui d’embourgeoisé, de rassis. Nous vous comprenons tout de même car votre
séparatisme de 1935, était conditionnel et basé
sur des griefs. Le séparatisme d’aujourd’hui ne crie
plus aux «maudits anglâs», mais exige purement et
simplement l’agir libre national pour les
Québécois. Le séparatisme d’aujourd’hui
n’est plus fait de lamentations justifiées, il part de
cette courte phrase : on n’est jamais mieux gouverné que
par soi-même.
Nous comprenons aussi que vous ne teniez plus
à être mêlé au petit groupe de moutons
noirs, sans cesse croissant, qui en ont assez d’être des
moutons. C’est tellement plus simple et plus facile de suivre
tout bonnement le troupeau gardé jalousement par des chiens
qui jappent à l’anglaise.
«Abêtis par les étrangers au nom de la bonne
entente», vous avez «cru naturel qu’on nous volât
pourvu que la paix s’étendît morne et solennelle
sur notre déchéance».
Souhaitons seulement que votre nationalisme ne soit pas tout
à fait éteint et que vous reveniez un jour à vos
ardeurs de jeunesse, ne serait ce qu’au jour de
l’indépendance du Québec.