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Une marine marchande du Québec
Jacques Dupont
Janvier 1962

NDLR : À l'heure où devant l'approche de l'indépendance inéluctable du Québec, les éteignoirs nationaux, petits ou grands, officieux ou officiels, s'acharnent à faire ressortir sinon à inventer des aspects négatifs toujours imaginaires ou tendancieux, nous pensons que cet article de Jacques Dupont vient à son heure. Non seulement soulève-t-il le voile sur une situation inadmissible, mais encore a-t-il l'intérêt de faire ressortir un aspect fort positif des multiples nouvelles possibilités sur lesquelles débouche le Québec libre et indépendant.

La quasi-inexistence d'une flotte marchande d'armement québécois est une autre de ces aberrations dont nous sommes victimes du fait de notre sujétion politique. On en prend conscience pleinement en regardant défiler les navires de toutes nationalités sur les flots du Saint-Laurent. Comment se peut-il que la presque totalité de cet intense trafic maritime se fasse sans que des navires de sociétés québécoises y prennent leur part?

On ne peut vraiment mettre en cause la tradition maritime du Québec! Cette tradition est innée pour un secteur de notre population, qui en vit aujourd'hui. Doublement innée, puisque la venue et la survie des premiers ancêtres se fondaient sur la navigation, et que le Canada français d'avant 1767 avait une activité maritime importante et réputée.

L'explication de cette situation paradoxale et lamentable relève une fois de plus de notre statut de minorité sans pouvoir politique réel dont les intérêts ne sont pris en considération qu'après, non seulement ceux de la majorité, mais même ceux des «parents» de cette majorité.

L'Ontario, jusqu'à l'ouverture de la Voie Maritime, ne pouvait s'intéresser à la navigation de haute mer. Son seul souci ne pouvait qu'être celui du fret au meilleur compte. Les puissances financières anglo-saxonnes de Montréal, seules capables de par leur privilège social et leurs capitaux, de s'occuper de tirer profit du transport maritime, influencées, et imbues, des liens traditionalistes, ont trouvé beaucoup plus avantageux pour leur intérêt personnel, de ne pas se préoccuper des intérêts socio-économiques du peuple québécois, et elles ont préféré la politique de la porte ouverte, sachant bien que la puissance de la marine britannique jointe à leur pression économique étaient de sûrs garants pour le rendement de leurs capitaux investis dans les navires britanniques.

Le comble de cet incroyable chauvinisme se concrétisait dans le fait que la navigation intérieure et côtière, navigation qui, dans tous les autres pays est réservée à la flotte nationale, était au Canada, ouverte à tous, et en fait, exploitée par des navires d'immatriculation et d'équipage britannique. Et l'on a pu ainsi voir des bâtiments, anglais de nationalité, faire toute leur carrière en eau canadienne, sans avoir jamais vu un port anglais.

Telle est la véritable explication de l'inexistence d'une activité importante et profitable, dont la population maritime du Québec eut bénéficié la première, sinon seule, si les facteurs économiques et surtout politiques n'avaient été en des mains étrangères.

Cette situation déplorable et intolérable mise en lumière, devons-nous penser que les récentes déclarations d'intentions faites, peu avant la tenue d'élections, notons-le en passant, par le Ministre des Transports, permettent d'espérer qu'elle va se corriger.

Hélas non! Trois fois hélas! La récente grève des Pilotes du Saint-Laurent en témoigne. Toute l'organisation fédérale maritime est un fief anglo-saxon et a partie liée avec la Shipping Federation of Canada, groupement de faits d'armateurs anglo-saxons. Tout est si bien combiné, que nous devons rappeler qu'alors qu'il y a plusieurs centaines de pilotes canadiens français, on a trouvé moyen de faire venir d'Angleterre des jeunes pilotes pour remplacer ceux, évidemment anglo-saxons, qui dirigeaient le Service du Pilotage à Ottawa, que la limite d'âge obligeait à une prochaine retraite.

La Shipping Federation et les bureaucrates fédéraux du Ministère des Transports ne peuvent admettre que des Canadiens français solidement groupés, contrôlent une organisation et une activité, et en vivent, pour une fois, largement.

Le pauvre Ministre, malgré ses rodomontades sur l'amélioration de la situation des Canadiens français dans la Confédération, ne fait pas le poids. La lutte entreprise contre l'Association des Pilotes du Saint-Laurent n'est pas close et seule l'urgence d'arrêter les pertes subies par les armateurs a fait remettre la décision. Les arguments les plus captieux sont encore une fois utilisés pour «bourrer» l'opinion québécoise. Tel celui qui énonce que certains navires pourraient se dispenser de pilotes. Là encore c'est un privilège exorbitant que le navire ne soit tenu qu'à verser les droits, tout en refusant s'il le veut de prendre le pilote à bord. Il n'y a qu'au Québec que cela s'admet, car partout ailleurs, et pour des parcours beaucoup moins compliqués, le pilotage est obligatoire, de par la loi.

Les considérations variées exposées ci-dessus font ressortir un aspect rarement envisagé de l'état d'infériorité que nous a imposé le carcan fédéral. Tout un secteur d'activité nous échappe, provoquant de désastreuses conséquences tant sur le plan économique, que sur ceux du travail et de l'initiative nationale. Les espoirs de correction et d'amélioration de cette situation sont inexistants au sein de la Confédération actuelle ou même rénovée. Les mesures d'encouragement et de soutien annoncées à grand tapage, et d'ailleurs insuffisantes (pas de prime à l'armement maritime) ne conviennent pas dans le contexte actuel. Les navires qui seront construits seront sans doute la propriété de compagnies anglo-canadiennes. Les officiers seront encore et toujours des anglo-saxons ou de «pseudo» Canadiens français (seul le nom en général reste français).

L'indépendance politique du Québec seule ouvre véritablement les perspectives maritimes dont il tirera pleinement avantage. Il est bien évident qu'on ne fera pas l'indépendance pour avoir le plaisir de faire naviguer des bateaux. Cependant cette possibilité nouvelle, et merveilleuse sous de multiples aspects, est riche de promesses.

Les pessimistes, les anti, les timorés parlent toujours des catastrophes qui s'abattront sur notre économie, alors que celle-ci n'a rien à craindre, étant surtout primaire et basée sur des richesses naturelles inaliénables et sans équivalents ailleurs.

Par contre, l'activité maritime voilà une industrie inexploitée par nous et susceptible de compenser largement les quelques récessions possibles dans d'autres domaines.

Tourné vers l'Europe, ouvert sur les EUA, relié à l'Afrique et à l'Amérique latine, exportant beaucoup, important largement, traversé par le grand trafic international du Saint-Laurent, l'armement du Québec est assuré d'un fret considérable pour ses navires. Dans la conjoncture actuelle une flotte québécoise d'un million de tonnes serait insuffisante pour répondre au marché prévisible. Rappelons que l'État d'Israël, avec 1 500 000 de citoyens et une activité marchande bien inférieure à la nôtre, fait naviguer 700 000 tonnes et 7 000 marins, avec un programme pour un million de tonnes de navires et 12 000 hommes. Et ce pays nouveau n'a aucune tradition maritime et peu de côtes.

Le Québec a des côtes, des marins, du fret, des chantiers. Il a déjà une école d'officiers à Rimouski. Songeons à ce que représentent un million de tonnes de navires. Ce sont 100 à 150 cargos, avec 1 000 à 1 500 officiers et 8 000 à 10 000 marins et mécaniciens. Ce sont au moins 700 000 tonnes à construire et un million de tonnes à entretenir, réparer, renouveler, c'est-à-dire des milliers d'ouvriers et d'ingénieurs au travail.

Le coût de la main-d'oeuvre n'est pas une excuse pour nier ces possibilités. Un marin chômeur est aussi coûteux à la collectivité que celui qui navigue, même s'il faut le subventionner, comme c'est le cas dans de nombreux pays à haut niveau de salaire. Le problème des différences de salaires maritimes tend d'ailleurs vers une régularisation, sous la pression des syndicats, des règlements internationaux et des normes internationales.

Vraiment, devant cette vie maritime si fascinante et profitable, nos possibilités sont larges. Cependant à condition de ne pas les laisser brimer ou anéantir par les entraves qui ont conduit à la situation aberrante actuelle. La naissance à l'activité maritime du Québec ne peut se faire que le jour où un moyen politique, la souveraineté, nous permettra de la créer, de la défendre, de l'encourager et de l'exploiter à l'avantage indéniable et sans partage des marins et de la population entière du Québec libre.

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