La Confédération, une farce?
André Gaudreault
Janvier 1962

Qui niera que la Nation Canadienne française n'est pas un peuple asservi? Qui niera une évidence aussi flagrante? Est-ce que nous nous gouvernons vraiment? Je ne le crois pas. Le gouvernement du Québec a des pouvoirs, c'est un fait. Ils n'ont pas toujours été exploités à fond, c'est aussi vrai. Mais le seraient-ils que cela ne suffirait pas encore pour nous affranchir de la tutelle anglo-canadienne dont nous ne voulons plus.

Avoir des droits, même reconnus par Ottawa, dans le sens de concessions faites à une minorité en colère, ne permet aucunement au Québec de se construire, de s'épanouir, de se réaliser. Une minorité demeure toujours une minorité, elle est toujours impuissante à influencer le destin de l'état auquel elle appartient. Accidentellement, arrivons-nous à faire changer les modalités d'application de certaines lois qui nous détruisent mais cela ne va pas en profondeur et le résultat est sensiblement le même à la fin.

Je lisais récemment dans La présence Anglaise et les Canadiens de Michel Brunet: «La conquête avait complètement modifié l'évolution historique de la colonie canadienne et de ses premiers habitants. L'avenir du Saint-Laurent appartient dorénavant aux conquérants britanniques et à leurs descendants. Ceux-ci, forts de leur victoire militaire et démographique, ont utilisé les ressources humaines, intellectuelles et matérielles de leur métropole (l'Angleterre) pour édifier le Canada anglais. Accrochés au Canada anglais comme un appendice, les Canadiens français ont simplement survécu. Ils ne pouvaient pas faire autrement. Et ils continuent et continueront à survivre d'une existence de parasite».

Cela ne nous mène-t-il pas directement au séparatisme? Vous savez ce qu'on fait d'un parasite ? On s'en débarrasse. C'est justement ce qu'ils ont essayé de faire depuis l'Acte d'union qui avait pour résultat de nous faire passer du rang de majorité au rang de minorité, en unissant l'Ontario et le Québec d'alors. À partir de ce moment, on nous a permis de parler notre langue et de pratiquer notre religion avec le secret espoir d'en faire un jour des éléments de folklore de leur Canada Britannique. Mais on nous a en même temps interdit d'avoir de l'influence sur le destin de la Nation!

Quatre-vingts ans plus tard, en 1918, lors de la crise de la conscription dont les Canadiens français ne voulaient pas, un certain monsieur J.W. Dafoe, qui était quelqu'un à l'époque, écrivait ceci à un de ses correspondants québécois: «N'ayez pas la naïveté de croire que votre attitude de victimes innocentes ou que vos menaces de représailles dérangent les Anglo-Canadiens. Vous pouvez vous conduire comme il vous plaira, nous, nous ferons tout ce qui sera nécessaire. Quand nous aurons démontré, comme nous sommes en train de le faire, qu'un Québec même uni est sans pouvoir, il y a des chances pour qu'on reprenne ses sens le long des rives du Saint-Laurent».

Comment voulez-vous que l'on s'entende, que l'on marche la main dans la main quand nous n'avons pas les mêmes objectifs? Comment voulez-vous que l'on marche la main dans la main vers quelque chose de grand quand le plus fort mène le plus faible, quand le plus faible n'a même pas voix au chapitre! C'est notre situation et elle est intolérable. D'où est venu que notre identité pâlit d'année en année? D'où est venu que nous ne puissions faire un geste important sans avoir au préalable l'imprimatur d'Ottawa ou de l'élément anglais? D'où est venu que nous sommes aujourd'hui un peuple asservi (à la remorque des anglais) qui n'est plus maître de ses destinées? Est-ce par naïveté, par incompétence ou par impuissance que nous en sommes rendus là?

Il y a eu, au début, certains innocents ou naïfs qui, à cause de concessions, toutes diplomatiques remarquez, se sont imaginés que sa Majesté Britannique voyait d'un très bon oeil l'épanouissement d'une nation française sur les rives du Saint-Laurent. Mais les agissements des dirigeants de l'époque et leur correspondance nous détrompent brutalement. Ces naïfs ont évidemment préparé le terrain à l'envahissement économique des anglais. Quant à la supposée incompétence en affaire de l'élite française d'alors, cela ne tient pas quand on sait que la colonie était prospère avant la conquête et qu'elle l'était d'une façon évidente comme l'histoire nous le démontre en toute objectivité.

La dernière question que nous nous sommes posée? Est-ce par impuissance que nous en sommes rendus là? Je réponds oui! La grande question: où en sommes-nous aujourd'hui? Voici ce que nous sommes: moins de cinq millions de Canadiens français ayant une force agissante beaucoup moindre.

Cinq millions, c'est la population française du Québec. Les canadiens français des autres provinces ne peuvent pas nous aider pour l'instant. Je dis bien pour l'instant puisque par la suite, avec l'indépendance du Québec, leur rôle sera beaucoup plus important. Mais nous sommes assez nombreux pour devenir un pays et il faut en venir à cela. Nous serions sans doute assez nombreux pour survivre encore longtemps comme minorité mais justement il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit plus de survivance mais d'existence réelle et d'épanouissement. Et dans les circonstances actuelles il nous est impossible de nous épanouir. Nous ne sommes plus chez nous.

Jusqu'à quand serons-nous forcés de parler anglais pour accéder à des postes importants (qui ne sont que des postes subalternes)? Jusqu'à quand devrons-nous nous mettre à genoux pour vivre tel que nous l'entendons? Mais enfin est-ce que cela nous intéresse d'être des hommes debouts, dignes et fiers?

Savez-vous pourquoi nos luttes ont été vaines jusqu'ici? C'est que nous n'allions pas jusqu'à la source du mal. Il est fini le temps de nous agenouiller pour obtenir ceci ou cela. Relevons la tête que diable! Le mal, c'est la Confédération. Tant que ce mariage idiot durera, nous ne pourrons jamais arriver à quelque chose de réellement constructif.

Nous avons actuellement, à Québec, un gouvernement qui nous mène nettement vers une certaine indépendance économique, qui ne sera par contre jamais une indépendance réelle si elle ne s'accompagne pas de l'indépendance politique. Remarquez que les deux sont complémentaires. Nous préconisons l'indépendance politique d'abord, parce qu'avec ce moyen-là nous pourrons acquérir le reste.

On nous reproche souvent de ne pas être assez positifs et de vouloir tout démolir. Le bel argument! Quand vous construisez, vous partez à zéro mais quand vous reconstruisez, vous laissez nécessairement des ruines derrière vous. Des ruines il y en aura, mais nous allons justement partir de là pour édifier l'état du Québec. Nous avons déjà les structures qu'il faut: écoles, universités et industries. Vous me direz: notre industrie, c'est peu de chose, d'accord, mais elle n'attend que notre indépendance politique pour être forte. Parce qu'à ce moment-là nous pourrons dire, c'est comme ceci ou cela que cela doit se passer. On joue difficilement avec la souveraineté d'une nation sans se faire cogner sur les doigts. Nous serons en mesure de bâtir en autant que nous serons un État Souverain. Cela s'en vient à grands pas et cela ne sera couronné de succès que par l'indépendance politique du Québec. C'est le but que nous visons, et nous devons l'atteindre bientôt sans quoi c'est la fin.

Voulez-vous demeurer ce que vous êtes comme peuple en progressant, ou vous assimiler à une nation qui n'est pas la nôtre? Là est toute la question. À vous de choisir. S'épanouir, ou s'assimiler et disparaître. Notre choix est fait et j'espère qu'il est aussi le vôtre. L'indépendance du Québec.

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