Qui niera que la Nation Canadienne française n'est pas un
peuple asservi? Qui niera une évidence aussi flagrante? Est-ce
que nous nous gouvernons vraiment? Je ne le crois pas. Le
gouvernement du Québec a des pouvoirs, c'est un fait. Ils
n'ont pas toujours été exploités à fond,
c'est aussi vrai. Mais le seraient-ils que cela ne suffirait pas
encore pour nous affranchir de la tutelle anglo-canadienne dont nous
ne voulons plus.
Avoir des droits, même reconnus par Ottawa, dans le sens de
concessions faites à une minorité en colère, ne
permet aucunement au Québec de se construire, de
s'épanouir, de se réaliser. Une minorité demeure
toujours une minorité, elle est toujours impuissante à
influencer le destin de l'état auquel elle appartient.
Accidentellement, arrivons-nous à faire changer les
modalités d'application de certaines lois qui nous
détruisent mais cela ne va pas en profondeur et le
résultat est sensiblement le même à la fin.
Je lisais récemment dans La présence
Anglaise et les Canadiens de Michel Brunet: «La
conquête avait complètement modifié
l'évolution historique de la colonie canadienne et de ses
premiers habitants. L'avenir du Saint-Laurent appartient
dorénavant aux conquérants britanniques et à
leurs descendants. Ceux-ci, forts de leur victoire militaire et
démographique, ont utilisé les ressources humaines,
intellectuelles et matérielles de leur métropole
(l'Angleterre) pour édifier le Canada anglais. Accrochés au Canada anglais comme un appendice, les
Canadiens français ont simplement survécu. Ils ne
pouvaient pas faire autrement. Et ils continuent et continueront
à survivre d'une existence de parasite».
Cela ne nous mène-t-il pas directement au
séparatisme? Vous savez ce qu'on fait d'un parasite ? On s'en
débarrasse. C'est justement ce qu'ils ont essayé de
faire depuis l'Acte d'union qui avait pour résultat de nous
faire passer du rang de majorité au rang de minorité,
en unissant l'Ontario et le Québec d'alors. À partir de ce moment, on nous a permis de parler notre
langue et de pratiquer notre religion avec le secret espoir d'en
faire un jour des éléments de folklore de leur Canada
Britannique. Mais on nous a en même temps interdit d'avoir
de l'influence sur le destin de la Nation!
Quatre-vingts ans plus tard, en 1918, lors de la crise de la
conscription dont les Canadiens français ne voulaient pas, un
certain monsieur J.W. Dafoe, qui était quelqu'un à
l'époque, écrivait ceci à un de ses
correspondants québécois: «N'ayez pas la
naïveté de croire que votre attitude de victimes
innocentes ou que vos menaces de représailles dérangent
les Anglo-Canadiens. Vous pouvez vous conduire comme il vous plaira,
nous, nous ferons tout ce qui sera nécessaire. Quand nous
aurons démontré, comme nous sommes en train de le
faire, qu'un Québec même uni est sans pouvoir, il y a
des chances pour qu'on reprenne ses sens le long des rives du Saint-Laurent».
Comment voulez-vous que l'on s'entende, que l'on marche la main
dans la main quand nous n'avons pas les mêmes objectifs?
Comment voulez-vous que l'on marche la main dans la main vers quelque
chose de grand quand le plus fort mène le plus faible, quand le plus faible n'a même pas voix au chapitre! C'est notre
situation et elle est intolérable. D'où est venu que notre identité pâlit
d'année en année? D'où est venu que nous ne
puissions faire un geste important sans avoir au préalable
l'imprimatur d'Ottawa ou de l'élément
anglais? D'où est venu que nous sommes aujourd'hui un peuple
asservi (à la remorque des anglais) qui n'est plus maître
de ses destinées? Est-ce par naïveté, par
incompétence ou par impuissance que nous en sommes rendus là?
Il y a eu, au début, certains innocents ou naïfs qui,
à cause de concessions, toutes diplomatiques remarquez, se
sont imaginés que sa Majesté Britannique voyait d'un
très bon oeil l'épanouissement d'une nation
française sur les rives du Saint-Laurent. Mais les agissements des dirigeants de l'époque et leur
correspondance nous détrompent brutalement. Ces naïfs ont
évidemment préparé le terrain à
l'envahissement économique des anglais. Quant à la
supposée incompétence en affaire de l'élite
française d'alors, cela ne tient pas quand on sait que la
colonie était prospère avant la conquête et
qu'elle l'était d'une façon évidente comme
l'histoire nous le démontre en toute objectivité.
La dernière question que nous nous sommes posée?
Est-ce par impuissance que nous en sommes rendus là? Je
réponds oui! La grande question: où en sommes-nous aujourd'hui? Voici ce
que nous sommes: moins de cinq millions de Canadiens français
ayant une force agissante beaucoup moindre.
Cinq millions, c'est la
population française du Québec. Les canadiens
français des autres provinces ne peuvent pas nous aider pour
l'instant. Je dis bien pour l'instant puisque par la suite, avec
l'indépendance du Québec, leur rôle sera beaucoup
plus important. Mais nous sommes assez nombreux pour devenir un pays
et il faut en venir à cela. Nous serions sans doute assez nombreux pour survivre encore
longtemps comme minorité mais justement il ne s'agit pas de
cela. Il ne s'agit plus de survivance mais d'existence réelle
et d'épanouissement. Et dans les circonstances actuelles il
nous est impossible de nous épanouir. Nous ne sommes plus chez
nous.
Jusqu'à quand serons-nous forcés de parler
anglais pour accéder à des postes importants (qui ne
sont que des postes subalternes)? Jusqu'à quand devrons-nous
nous mettre à genoux pour vivre tel que nous l'entendons? Mais enfin est-ce que cela nous intéresse d'être des
hommes debouts, dignes et fiers?
Savez-vous pourquoi nos luttes ont
été vaines jusqu'ici? C'est que nous n'allions pas
jusqu'à la source du mal. Il est fini le temps de nous
agenouiller pour obtenir ceci ou cela. Relevons la tête que diable!
Le mal, c'est la Confédération. Tant que ce mariage
idiot durera, nous ne pourrons jamais arriver à quelque chose
de réellement constructif.
Nous avons actuellement, à Québec, un gouvernement
qui nous mène nettement vers une certaine indépendance
économique, qui ne sera par contre jamais une
indépendance réelle si elle ne s'accompagne pas de
l'indépendance politique. Remarquez que les deux sont
complémentaires. Nous préconisons l'indépendance
politique d'abord, parce qu'avec ce moyen-là nous pourrons
acquérir le reste.
On nous reproche souvent de ne pas être assez positifs et de
vouloir tout démolir. Le bel argument! Quand vous construisez,
vous partez à zéro mais quand vous reconstruisez, vous
laissez nécessairement des ruines derrière vous. Des
ruines il y en aura, mais nous allons justement partir de là
pour édifier l'état du Québec. Nous avons déjà les structures qu'il faut:
écoles, universités et industries. Vous me direz: notre
industrie, c'est peu de chose, d'accord, mais elle n'attend que notre
indépendance politique pour être forte. Parce qu'à
ce moment-là nous pourrons dire, c'est comme ceci ou cela que
cela doit se passer. On joue difficilement avec la
souveraineté d'une nation sans se faire cogner sur les doigts. Nous serons en mesure de bâtir en autant que nous serons un
État Souverain. Cela s'en vient à grands pas et cela ne
sera couronné de succès que par l'indépendance
politique du Québec. C'est le but que nous visons, et nous
devons l'atteindre bientôt sans quoi c'est la fin.
Voulez-vous demeurer ce que vous êtes comme peuple en
progressant, ou vous assimiler à une nation qui n'est pas la
nôtre? Là est toute la question. À vous de
choisir. S'épanouir, ou s'assimiler et disparaître. Notre choix est fait et j'espère qu'il est aussi le
vôtre. L'indépendance du Québec.