Au lieu de passer l'été de 1964 à
Jersey, j'ai choisi de faire un pèlerinnage en
Gaspésie. Mon frère, Sydney, qui a habité la
Gaspésie durant sa jeunesse (il habite à Ottawa
à ch't heu), m'accompagnait durant ce voyage car il
voulait revoir ses vieilles connaissances.
La Gaspésie! Un pays qui fait encore vibrer le vieux
Jèrriais que je suis. Après en avoir tant entendu
parler, à Jersey, durant ma jeunesse, j'ai voulu la visiter
durant mes vieux jours. Un pays qui a été témoin
du calme, du travail et des misères (ainsi que des joies, bien
sûr) de tant de Jèrriais, nés à Jersey, et
maintenant établis le long de ses grèves et au pied de
ses montagnes.
Pour bien des Jèrriais, ce fut aussi le pays du dernier
voyage, leurs cendres ayant contribué à sanctifier la
terre des cimetières, à l'ombre de leurs églises.
D'autres ont vu le jour là, et, quoiqu'ils aient
été Jèrriais dans l'âme et par les liens
de parenté, ils y ont gagné leur vie pour ensuite
passer au repos éternel sans jamais avoir vu Jersey. Dans bien
des cas, leurs enfants et leurs petits-enfants y ont aussi
passé leur vie. Et par manque de Jèrriaises à
marier, bon nombre se sont mariés à des Canadiennes
françaises et ont perdu leur caractère jèrriais,
pour devenir de véritables Canadiens français, mais
sans le nom.
Dans bien des villages, la langue jèrriaise était
plus courante que l'anglais et le français en Gaspésie,
en particulier depuis Rivière-au-Renard, au nord,
jusqu'à Paspébiac dans le sud, et même plus loin,
jusqu'à la petite ville de Bonaventure où on trouve
encore un vrai Jèrriais du nom de Douglas Barette qui a un
magasin à son compte. Une vingtaine de vieux Jèrriais
parlent encore notre belle vieille langue jèrriaise en
Gaspésie. C'est à peu près le nombre qui y
habitent encore et qui sont nés à Jersey. Mais leurs
enfants ne parlent pas le jèrriais. C'est comme à
Jersey, la jeunesse parle l'anglais.
La Côte pour les Jèrriais, la Gaspésie
pour les Canadiens français, fait partie de la province de
Québec. On m'a souvent demandé si la Gaspésie
était plus vaste que Jersey. Eh! bien! on peut facilement dire
que oui! La Gaspésie est une presqu'île (ou
péninsule), montagneuse au nord et à l'est. Ses
montagnes, une extrémité des Appalaches, ont pour nom Les
Shikshoks (nom micmac qui signifie rochers escarpés).
Elles sont imposantes. D'une hauteur moyenne de 3300 pieds, elles
dominent le fleuve et le golfe Saint-Laurent. Au sud, les pentes
s'adoucissent jusqu'à la Baie des Chaleurs. Je ne peux pas
vous dire pourquoi cette baie a été nommée
ainsi. Je m'y suis baigné plus d'une fois et j'y ai toujours
trouvé la mer froide. Le climat est magnifique en
été, mais il y fait un froid de chien en hiver. Assez
curieusement, on trouve une flore subarctique sur ses hauts plateaux!
En général, on peut dire que la péninsule de
la Gaspésie commence au village de Sainte-Flavie, sur la
côte nord, à 200 milles de la ville de Lévis qui
se trouve en face de la ville de Québec, mais de l'autre
côté du fleuve Saint-Laurent. De Sainte-Flavie, la route
emprunte la direction nord-est, le long du fleuve, pour quelque 230
milles, jusqu'à Grande Grève, et de là, elle se
dirige franc sud, jusqu'à Percé. En roulant vers
l'ouest, jusqu'à la vallée de la Matapédia, il y
a une distance d'environ 240 milles. La vallée de la
Matapédia est la limite ouest de la Gaspésie. Elle
s'étend sur une distance de 98 milles à partir de la
ville de Matapédia pour se terminer à Sainte-Flavie, au nord.
Longue de bien près de 165 milles et large de 87 milles
entre ses extrémités, la Gaspésie a une
étendue d'environ 9000 milles carrés. D'immenses
forêts et la mer donnent du travail à une population de
140000 personnes qui vivent en grande partie le long de la route qui
dessert toute la côte sans oublier la vallée de la Matapédia.
La belle petite ville de Gaspé (1700 habitants), construite
au pied des montagnes dans la baie du même nom, à
l'extrémité est de la péninsule, prend sa
notoriété du fait que c'est là, sur la pointe de
son port, que l'explorateur français Jacques Cartier, né
à Saint-Malo, prit possession du Canada au nom du Roi de
France, le 24 juillet 1534. Quand il a mis pied à terre, il
creusa un trou pour y installer une croix en bois de trente pieds de
hauteur, qu'il décora de trois fleurs de lys. Aujourd'hui,
au même endroit, on voit une belle haute croix en pierre qui
fut installée pour fêter le quatrième centenaire
de cette occasion. En septembre 1758, le général Wolfe
saccaga les établissements de la Baie de Gaspé, et on
peut dire que ce fut là le commencement de la guerre qui mena
à la perte du Canada au profit de l'Angleterre.
Je vais maintenant vous parler des Jèrriais qui vivent
encore en Gaspésie, et vous donner les noms d'un tas d'entre
eux qui sont à leur dernier repos et dont on trouve les noms
inscrits sur leurs tombeaux.
George Francis Le Feuvre
Jersey