Counter



XII. Un Fleuve, Un Parc
La bataille de Longueuil


Anciennement une ville d'eau, puisqu'elle était limitée par le fleuve, la municipalité de Longueuil a perdu sa rive naturelle au cours des années 1940, lors de la construction d'un mur de soutènement pour protéger les riverains contre les glaces. À ce moment là, semble-t-il, on ignorait qu'il était facile d'éviter ce genre de dégât tout simplement en interdisant aux citoyens de s'installer dans les plaines inondables. Le mur de Longueuil ne nous a rien appris. Les municipalités continuent, aujourd'hui encore, à émettre des permis de construction dans les plaines inondables des cours d'eau.

Lorsque les gens sont inondés, par leur faute, les édiles municipaux vont brailler sur l'épaule du grand frère, à Québec, réclamant de nouveaux murs de soutènement, lesquels entraînent progressivement la mort de nos cours d'eau.

Tous les gouvernements qui se succèdent à Québec ont ceci en commun: ils se soumettent docilement aux désirs des municipalités qui croient assurer le bien-être de leurs contribuables en leur permettant de détruire leur environnement. Ce comportement est responsable de la mort de beaucoup de nos rivières. Plutôt que de protéger les cours d'eau contre les riverains, on préfère, encore de nos jours, protéger les riverains contre les méchants cours d'eau!

Le derby de démolition
Au début des années 1950, la rive de Longueuil en a de nouveau pris pour son rhume avec la construction de la Voie Maritime. Dix ans plus tard, l'environnement du Saint-Laurent encaisse encore avec la route 20, construite sur le lit du fleuve. De nombreux citoyens (dont le Dr Gustave Prévost) se sont opposés à ce projet.

Lors des travaux d'aménagement du site de l'Expo67, les entrepreneurs ont pris de nouvelles libertés en exploitant des carrières sur le lit du fleuve, à Longueuil. Des permis ont également été donnés pour ériger des constructions entre le pont Jacques-Cartier et le Club nautique de Longueuil. Tout ce secteur a pu s'accroître par des empiètements considérables sur le lit du fleuve.

On aura donc consacré 30 ans de labeur acharné et des centaines de millions de dollars pour détruire ce tronçon du Saint-Laurent. Une fois le saccage terminé, la ville de Longueuil a modifié son règlement de zonage et annoncé que la rive du Saint-Laurent allait devenir un parc, baptisé pompeusement du nom du célèbre botaniste, feu le frère Marie-Victorin. Heureusement que ce savantissime personnage n'est plus de ce monde au moment où l'on profane ainsi son nom, avec un nouveau massacre du Saint-Laurent, un parc réalisé encore une fois à coup de remblai.

Le parc Marie-Victorin
Le parc Marie-Victorin va rapidement déborder des limites de la ville de Longueuil et prendre une forme encore plus monstrueuse. Il est question de l'étendre en bordure du fleuve, de Valleyfield à Sorel. On parle alors d'une vaste zone de verdure offerte à la population. Mais ce projet, réalisé à même le lit du fleuve, est en fait le plus gigantesque projet de destruction de ce cours d'eau jamais mis sur pied au Québec.

Pour justifier la naissance du monstre qu'il cautionne, le maire de Longueuil a évoqué la réponse enthousiaste des municipalités riveraines installées entre Valleyfield et Sorel. Cette position ne fait qu'amplifier ma méfiance viscérale envers les municipalités et consolider ma volonté de guerroyer pour que le gouvernement du Québec prenne la responsabilité de protéger le fleuve.

En toute lucidité, le Dr Victor C. Goldbloom, alors ministre délégué à l'Environnement, me donne raison et reconnaît qu'une intervention s'impose. Quelques mois plus tard, à la suite d'un colloque sur la protection des rives du Saint-Laurent, il n'hésite pas à dire que «l'obstacle se trouvait du côté des administrations municipales».

Pendant ce temps, les bulldozers de Longueuil sont toujours à l'oeuvre. Le grand parc Marie-Victorin est en voie de réalisation. Et pour reprendre les paroles désormais historiques du maire de Longueuil, «il faut humainement, faire tout ce qui est possible de faire pour nettoyer et embellir».

Comme première étape, le projet prévoit un remblayage qui s'étendra vers le large, englobant l'île Verte jusqu'à l'île Charron, le long du fleuve. Et pour donner accès au super parc Marie-Victorin, on prévoit même une voie de service construite sur le lit du fleuve.

Alors qu'il était impérieux de protéger le Saint-Laurent, on le détruit au bénéfice d'un parc artificiel. Belle mentalité! Toujours à l'honneur, d'ailleurs!

Deux conceptions
À Longueuil, deux conceptions s'opposent sur la véritable signification des mots «parc» et «nature».

Pour le maire de Longueuil, le parc Marie-Victorin peut ressembler à un terrain gazonné, avec quelques arbres épars, en bordure d'un fleuve, une sorte de reconstitution du Parc Lafontaine, un parc de conception typiquement urbaine. Mais, dans la perspective du projet Un Fleuve, Un Parc, un parc fluvial doit, avant tout, être naturel. Il était donc essentiel d'assurer la protection du fleuve avec ses rives, sa faune, sa flore, ses îles. L'homme ne doit pas se substituer à la nature, mais s'y intégrer harmonieusement.

Comme l'assaut des bulldozers se poursuit toujours à un rythme accéléré, je décide d'entrer dans la danse pour mettre fin aux travaux. Une longue et épuisante bataille s'engage. La confrontation dure plusieurs années, non sans que le projet du grand parc Marie-Victorin n'y perde des plumes.

En toute modestie, je crois avoir sauvé l'honneur du frère Marie-Victorin en signant l'arrêt de mort du remblai qui devait s'étendre de Valleyfield à Sorel. Du même coup, j'ai réussi à sauver l'île Verte, laquelle a survécu au massacre pour devenir le dernier espace naturel dans cette partie ravagée du Saint-Laurent. Je suis fier d'avoir au moins ramené le parc Marie-Victorin à plus simple expression. Quant à la voie de service que l'on se proposait de construire en empiétant sur le lit du fleuve, jusqu'au boulevard Therrien, aux limites de Boucherville, elle n'a jamais été réalisée.

Après toutes ces batailles, et bien d'autres, la rive du Saint-Laurent subissait un dernier outrage: la construction d'une piste cyclable le long du fleuve, de Boucherville à Longueuil. Cette piste mettait  fin à la régénération naturelle de la rive, en cours depuis de nombreuses années. Tous les nouveaux arbres et arbustes ont été rasés. Comble de l'ironie, cette piste cyclable, véritable cénotaphe à la mémoire du fleuve, a été érigée aux frais du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche (gardien de la faune) et du ministère de l'Environnement (gardien de notre environnement), sous le haut patronage de René Lévesque (gardien du patrimoine national), avec l'étonnante et décevante bénédiction de Pierre Dansereau. Je ne lui ai jamais pardonné sa trahison.

L'île Charron
La bataille de Longueuil a été sporadiquement agrémentée de petites distractions. Une rumeur est à l'effet que le gouvernement du Québec songe à acquérir l'île Charron pour y construire la nouvelle prison qui doit remplacer celle de Bordeaux. Un Fleuve, Un Parc aura donc son Alcatraz! Pourquoi s'attarder à une aussi stupide rumeur? Par expérience, je savais que dans la Fonction publique, les rumeurs les plus folles cachent souvent des projets menaçants. Les dévoiler au grand jour réussit parfois à les anéantir. Heureusement, celle-ci s'est terminée en queue de poisson.

Il est ensuite question de construire un grand hôtel, le Sheraton Saint-Laurent, sur l'île Charron. Dès lors commençe le véritable sabotage du projet Un Fleuve, Un Parc, même si le Parti libéral le soutient en principe. Une formation politique n'est pas le gouvernement du Québec. Très vite va donc s'effondrer la façade d'une volonté politique toute en apparences, pour faire place au développement commercial du futur Sheraton et à la danse des millions.

Selon les représentants de la ville de Longueuil, qui a déjà accordé le permis de construction, il était impossible de faire autrement, et personne ne s'est étonné d'entendre le gouvernement du Québec invoquer le principe éculé de l'autonomie municipale, explication facile pour excuser son désistement.

Sous un flot de larmes de crocodile, de protestations officieuses, l'hôtel a donc été construit, envahissant ainsi un espace naturel vital pour le projet Un Fleuve, Un Parc et pour l'ensemble des Québécois. Chaque fois que je passe devant le Sheraton Saint-Laurent, j'y vois un monument symbolant la faiblesse des politiciens.

La bataille de Longueuil a quand même eu ses bons côtés. Je dois avouer qui si le projet Un Fleuve, Un Parc a connu pareil retentissement, c'est grâce au mauvais exemple de Longueuil et à l'acharnement que les autorité de cette ville ont toujours mis à démolir le fleuve.

Engin de recherche
Tapez un mot clé