Un jour, je me décide à aller faire une promenade
vers Sainte-Anne-de-Sorel, histoire de prendre quelques photos et de me
familiariser davantage avec l'état des rives dans ce
tronçon du Saint-Laurent. Entre l'île du Moine
et la rive de Sainte-Anne-de-Sorel, se trouve le romantique chenal du Moine que
Germaine Guèvremont nous a fait découvrir à
travers son roman feuilleton, Le Survenant.
En arrivant sur les
lieux, je constate, à voir les dégâts, que les ingénieurs à cervelles
d'oiseau de la Voirie sont passés par là.
Pour élargir la route, ils ont bûché tous les arbres du côté du fleuve.
J'en suis bouleversé. Quelle dévastation! Et justement dans
un secteur très fréquenté par les chasseurs de sauvagine.
Alerte
Quelques semaines plus tard, je publie un article dans Québec,
Chasse et Pêche, mettant les chasseurs en garde. Mais c'est le
temps de la chasse et personne ne bouge. Je ne
pouvais pas comprendre que les chasseurs soient davantage
préoccupés par la construction de leur cache que par la
dégradation sauvage de la végétation le long de
la rive du chenal, habitat essentiel à la survie de la sauvagine.
Pour me consoler de l'état pitoyable du secteur et de l'apathie des
chasseurs, je me
réfugie sur l'île d'Embarras pour goûter à
la gibelotte de Berthe Beauchemin.
L'irresponsabilité et l'indifférence des
autorités en place ont parfois sur mon esprit des effets
déprimants. Je dois alors m'arrêter un moment pour reprendre mon
souffle, réfléchir, recharger mes batteries, comme on dit familièrement,
et retourner dans la mêlée, plus
décidé que jamais de continuer, me disant qu'on
finira bien un jour par opter pour le bon sens! Je pensais que mes
idées, faciles à comprendre et appuyées par un
fort mouvement d'opinion publique, finiraient bien par dominer le débat.
Un plan directeur
Dans l'intervalle, le Dr Goldbloom continue de
démontrer un intérêt personnel pour le projet Un
Fleuve, Un Parc. Dans des conditions difficiles, il fait des
efforts surhumains pour qu'il se réalise et il prend une
décision importante pour l'avenir du projet en accordant un
contrat à des consultants dans le but de dresser un plan
directeur du futur parc fluvial et des aménagements qui pourraient être
envisagés tout en préservant les richesses écologiques du
Saint-Laurent.
Ce plan directeur doit respecter l'esprit du projet
et je suis mandaté pour orienter les travaux des consultants.
Quant au moratoire réclamé visant à stopper les
activités néfastes sur le fleuve (du simple gros bon
sens), motus et bouche cousue! Il aurait fallu que le gouvernement
appuie officiellement les efforts du Dr Goldbloom. Mais dans les
autres ministères, le projet Un Fleuve, Un Parc est très mal
vu, sans compter que les ministres
n'aiment pas, habituellement, se voir
dicter leur conduite par un fonctionnaire dérangeant.
Le plan directeur du futur parc fluvial a tout de même vraiment été amorcé
au grand déplaisir de
l'establishment technocratique, ces grands commis d'arrière scène qui
peuvent déculotter n'importe quel ministre assez
téméraire pour les ignorer. À l'époque, c'est en grande partie à l'Office
de planification et de développement du Québec (OPDQ)
que logent ces intrigants du pouvoir. Et c'est dans les coulisses
de cet organisme voué au progrès économique et industriel,
qu'échoue le projet Un
Fleuve, Un Parc.